Atelier d'écriture

Atelier d’écriture

Il fait froid. Tu ressers un peu plus ton col autour de ton cou. Tu l’attends depuis des plombes. Tu l’attends tout le temps, cet homme que parfois tu appelles tout bas mon amant. Tu crois encore que l’amour est fait de ça, de patience, d’obéissance et de compréhension, que tu vas lui plaire ainsi, en étant gentille. La brume vient chercher ton visage, et ton jean semble fait de carton. Le jour se perd derrière les arbres. Et tu t’agaces mollement, de toi, et de cette manie qu’il a d’abuser un peu, de laisser filer les heures dans l’attente. Tu ne sais pas que tu as le droit de lui en vouloir, tu l’apprendras, plus tard. Tu as hâte de t’installer dans la chaleur de sa voiture. Tout ce temps perdu que l’on aurait pu passer à s’aimer. Tu as dix-neuf ans tout juste, et l’amour de ta vie va arriver.  Tu crois que lui et toi vous avez scellé un pacte avec l’avenir.  Et tu ne te lasses pas de sa course vers toi, de son nez qui se presse contre le tien, de cette sensation de chaleur humide de vos peaux qui se touchent. Tu aimes quand tout ton corps vibre d’électricité, cette douleur qui te fait éclater de rire dans son cou, d’urgence et de manque. Comme on s’aime alors. L’éternité, ce soir, se niche dans ce jour qui s’en va, dans cette brume qui s’élève doucement au dessus de l’eau, dans ce entre chien et loup, dans lequel tu te sens chez toi, dans le souvenir de ce livre que tu viens de quitter et des pages qui bruissent encore dans ta mémoire, dans cette attente qui s’éternise et devient presque irréelle.  Tu hésites entre partir ou rester. Et puis il y a ce bruit de pas, alors que tu attends plutôt un bruit de moteur, cette ombre qui s’arrête. Tu fais semblant de regarder l’heure, de tendre le cou vers ce quelqu’un qui ne va plus tarder maintenant, de ne pas laisser la peur transparaître. Quand le coup vient brûler ton cuir chevelu, et que tu tombes sans discontinuer, tu n’es qu’à peine surprise, comme si tu savais qu’un jour ça arriverait, la blessure, à force d’être seule dans la nuit qui tombe, à l’attendre… cet imbécile.

Un texte rédigé pour l’atelier d’écriture de Leiloona… une photo (© Emma Jane Browne)  quelques mots [clic].

Publicités
Un dimanche avec ?

Un dimanche au cinéma ?

Toujours dans cette optique d’évoquer avec vous tout ce qui entoure aussi ta vie de lectrice, tu as eu envie aujourd’hui de vous parler de cinéma, mais pas de n’importe lequel, de celui du dimanche, spécial, qui est ce petit plaisir particulier, riche, qui éloigne l’idée du lundi. Tout à l’heure, tu as vu ce documentaire, Carré 35, qui raconte la quête d’Eric Caravaca, celle qui consiste à donner vie à un passé caché.

« Carré 35 est un lieu qui n’a jamais été nommé dans ma famille ; c’est l’emplacement de la concession où se trouve le caveau de ma sœur aînée, morte à l’âge de trois ans. Cette soeur dont on ne m’a rien dit ou presque, et dont mes parents n’avaient curieusement gardé aucune photographie. C’est pour combler cette absence d’image que j’ai entrepris ce film. Croyant simplement dérouler le fil d’une vie oubliée, j’ai ouvert une porte dérobée sur un vécu que j’ignorais, sur cette mémoire inconsciente qui est en chacun de nous et qui fait ce que nous sommes. »

A qui s’intéresse aux secrets de famille, aux recherches généalogiques, aux vieilles photos, au petits films sur pellicules, ce documentaire parlera. Il est très touchant, intime, et donne à réfléchir. Et c’est un peu ça, aller dans un cinéma le dimanche, c’est se frotter à l’émotion, à ce qui touche au fond de soi, loin de l’influence de ce qui fait la vie matérielle, dans le cocon du week-end. Surtout que, toi aussi à 20 ans, tu as découvert un visage inconnu sur des pellicules non développées et que tu as commencé à poser des questions. Y-a-t’il donc des zones d’ombre dans toutes les familles ? Peut-être. Mais Eric Caravaca le dit très bien, l’inconscient des parents peut passer dans l’inconscient de ses enfants et provoquer des tsunamis dont ils ignorent la portée. Et c’est ainsi, en vivant une grande émotion inexpliquée devant la tombe d’un autre enfant mort, en Suisse, que l’acteur a commencé à chercher et à interroger ses proches.

Dans la famille Caravaca, le déni de la mère est assez époustouflant, mais son fils ne juge pas, sa caméra, pudique, attend juste que les révélations affleurent et que l’histoire avance et se pose enfin.

Et vous, vous en êtes où avec le cinéma ?

 

Lectures 2017

Une femme célèbre, Colombe Schneck ~ Objectif Pal de novembre

 

Tu avais beaucoup aimé La réparation, ce récit de Colombe Schneck où la jeune femme s’excusait presque de raconter sa famille, les camps, la shoah, comme si elle doutait de son droit à la parole, de sa légitimité. Nous sommes un peu dans la même configuration ici, dans ce roman où Jeanne semble usurper toutes les places, sauf celle de mère. Et pourtant, elle est une femme célèbre, puisqu’elle a une émission à la radio. Oui, mais voilà, comment ne pas se sentir fragile (à l’instar de Denise Glaser, ancienne vedette de la télévision des années 60, tombée en disgrâce), quand on reçoit presque tous les jours des courriers d’auditeurs contrariés par sa diction, et persuadés de sa bêtise, que le père de son enfant déserte le domicile toutes les nuits et sombre dans l’alcool, et qu’il s’avère que son petit garçon souffre d’un retard psychomoteur ? Jeanne trouve du réconfort auprès de W, un homme marié, critique littéraire renommé, qui l’encourage à écrire. Elle connaîtra un petit succès d’estime avec ce livre sur la vie sexuelle de sa grand-mère… Mais Jeanne reste persuadée que son destin sera proche de celui de Denise Glaser, découvreuse de stars, puis oubliée et morte dans la solitude et la pauvreté, ce n’est qu’une question de temps. Tous ses succès lui semblent être immérités, et elle redoute le temps où ses patrons vont s’apercevoir de leur erreur, ses détracteurs avoir enfin raison. Jeanne marche sur un fil fragile. Et toi lectrice, tu as été touchée par ce récit en forme d’auto-fiction que tu as reçu avec empathie, et qui nous raconte l’histoire de deux femmes célèbres aux pieds d’argile qui marchent comme elles peuvent au bord du précipice, dans un monde des médias avare de sentiments. Colombe Schneck déroule son roman avec une écriture sans prétention, pleine de sincérité, qui n’a pas été sans te rappeler tes lectures de Laurence Tardieu ou de Justine Lévy. Une bien agréable sortie de PAL !

« Je ne sais pas encore que cette question – Pour moi la fin c’est quand ? – n’a aucune importance. »

Editions Stock – Août 2010

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Retrouvez toutes les fins de mois le bilan de l’Objectif Pal sur ce blog…

Lectures 2017

14 juillet, Eric Vuillard

Puisque Eric Vuillard vient tout juste de recevoir le Prix Goncourt pour L’ordre du jouril était temps d’ouvrir son roman précédent, qu’il t’avait dédicacé à Rennes en mars dernier.

« Pour C.,
14 juillet, où le peuple entre en scène – en souvenir d’une rencontre à Rennes. En sympathie, 18 mars 2017. Eric Vuillard« 

Il est peu de dire que ce jour-là, lors de cette nouvelle session de Rue des livres, vous étiez tombées sous le charme de cet orateur né, Gambadou (sa lecture), Sylire et toi. Finement interrogé, il avait longuement expliqué son travail sur ce livre, ses recherches, lu quelques extraits. Et au moment de la dédicace, tu étais à la fois admirative et intimidée, et pleine aussi de cet entretien. Tu n’as donc pas ouvert 14 juillet tout de suite…

Mais quand est-il donc du roman ? (Maintenant que tu l’as lu) Avec 14 juillet, nous rentrons de plein fouet dans l’histoire avec un grand H, mais à hauteur d’homme de la rue. Nous sommes à la veille de la prise de la Bastille, les esprits s’échauffent, le peuple a faim, et la France marche à deux vitesses. Eric Vuillard se fond dans la foule, suit le mouvement, d’abord pendant l’émeute provoquée par une proposition de Jean-Baptiste Réveillon de réduire les salaires, en avril 1789. Les ouvriers se révoltent, pillent la Folie Titon, la manufacture de papiers peints tenue par Jean-Baptiste Réveillon. Les gendarmes arrivent, les pilleurs sont massacrés ou maîtrisés. On raconte que ce fut la journée la plus meurtrière de la Révolution. Quelques mois plus tard, le 14 juillet, ces mêmes ouvriers, accompagnés du tout Paris, participent à la prise de la Bastille, à la porte du bourg de Paris, du côté de ce faubourg. Les badauds s’arment comme ils peuvent. Et Eric Vuillard les ressuscite, méthodiquement, en leur donnant à chacun leur nom, leur profession, en décrivant leurs vêtements, leurs conditions physiques. On suit leurs pas, jusqu’à l’assaut final. Et c’est sans doute cet effort (louable) de mémoire qui t’a un peu désarçonnée, car Eric Vuillard use énormément de répétition dans son roman, afin sans doute de ne rien oublier des détails qu’il voudrait livrer à la postérité. Et toi lectrice, tu t’es sentie partagée, entre le sentiment très fort d’avoir à faire à un grand texte (certains passages sont d’une beauté époustouflante) et un certain ennui devant ces répétitions. Tu garderas donc de cette lecture le souvenir de ton enthousiasme de Rennes face à l’éloquence contagieuse d’Eric Vuillard, et le souvenir aussi de ces très beaux passages (lyriques) que pour le coup tu as lu deux fois.

Editions Actes Sud – Août 2016

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Krol l’a lu aussi