Atelier d'écriture

Atelier d’écriture

Je t’avais dit viens, et j’avais pris ta main douce dans la mienne. Tu me suivais partout. Tu m’aurais suivie au bout du monde. Tu m’aurais suivie sans ça. Ai-je profité trop de fois de ta naïveté, de ta confiance ? Possible. Ce que l’on ne ferait pas pour une grande soeur adorée, n’est-ce pas ? J’étais ton Ying et ton Yang, ta mesure. Parfois, tu m’agaçais à ne prendre aucune décision, à me suivre bêtement, à rester ainsi bouche bée, alors que nous devions jouer ensemble, et que moi je me forçais simplement à feindre l’enthousiasme. Joue un peu avec ta petite soeur Elsa, s’il-te-plaît ! Ton admiration était sans bornes. Je ne la méritais pas. Et je le répète, souvent tu m’agaçais… J’étais une adolescente, toi une petite fille, c’était dans l’ordre des choses. Tu m’avais sans doute agacée encore ce jour-là du haut de tes six ans. On m’avait parlé de cette piste de bobsleigh abandonnée près de notre lieu de vacances. Je voulais aller la voir, et pourquoi pas prendre des photos. Le club du lycée était friand de ça, de ces lieux en ruine. On en tirait toujours de très beaux clichés, un peu désolés, si la lumière était bonne. Je voyais déjà les sourires extasiés de mes amis, bluffés par ma trouvaille. Parfois, j’aimais être au centre de cette attention-là. Avant. Le cadre était, je l’espère, à la hauteur de mes ambitions, et j’avais foi en la brume matinale de ce jour-là pour rehausser le tout. Tu n’étais pas prévue au programme. J’avais chaussé mes chaussures de randonnée, j’étais prête, lorsque nos parents ont décidé que je devais t’emmener. Elle aime tellement marauder avec toi, sois gentille Elsa…. Tu n’avais qu’une paire de sandalettes, et ta robe fleurie pour tout vêtement. Un bien décoratif petit boulet à traîner en promenade. Tu m’agaçais et je t’aimais follement. Allez viens. Le chemin était raide, parsemé de ronces. J’ai du te porter à plusieurs reprises. Et je me souviens encore de ton petit corps contre ma hanche, de tes semelles qui tapaient contre mes cuisses à chaque pas et de ton haleine chaude dans mon cou. Certains passages étaient rudes pour tes petites jambes. Quand enfin, nous sommes arrivées sur le lieu tant convoité, la lumière était sublime, les tags colorés sur la piste vieillie faisaient écho au vert luxuriant de la verdure envahissante. Comme il était beau cet endroit, hors du temps. J’ai pris plusieurs photos. J’étais émerveillée, enthousiaste. Et j’ai oublié ta présence. Parfois je t’oubliais comme ça, tu étais une enfant sage… Et tu es tombée, je ne sais pas trop d’où, comme une feuille, mais avec un bruit mat. J’ai entendu ce bruit, ton cri étouffé et le silence de la forêt. Mais sur quoi étais-tu donc montée ? Je n’en ai jamais rien su. J’imagine seulement que tu essayais de me suivre. Depuis, j’ai toujours cette photo sur moi, celle que j’ai faite au moment de ton absence soudaine et définitive, dans un paysage magnifique. Je t’y vois partout, je ne vois que toi, je ne te quitte pas des yeux. Et je voudrais tellement que tu m’agaces encore une fois.

Un texte rédigé dans le cadre de l’atelier d’écriture de Leiloona, Une photo quelques mots [clic ici] (crédit photo – Karine Nimier)

20 commentaires sur “Atelier d’écriture

  1. Ton texte m’a bouleversée, par l’histoire, bien sûr mais aussi par cette écriture d’une fluidité superbe, précise et concise. Les sentiments sont justes, les bons mots à la bonne place et au bon moment. Chapeau bas !

    J'aime

  2. Eh bien, ma chère Antigone … mon plaisir égoïste de ce matin est de te lire … Comme d’habitude, c’est beau, fluide, jamais lisse, tu sais montrer la complexité des personnages.

    Une phrase me taraude : « Et je me souviens encore de ton petit corps contre ma hanche, de tes semelles qui tapaient contre mes cuisses à chaque pas et de ton haleine chaude dans mon cou. » Je crois bien que c’est un thème qui revient chez toi, ce corps contre un autre. Sous différentes formes. Exploite-le, je crois que tu as des choses à dire dessus.

    J'aime

  3. Mais pourquoi est-elle tombée ?
    Pourquoi finir tristement une si jolie promenade d’une ado avec une petite sœur. Agaçante, exaspérante comme toutes les petites sœurs aux yeux de la grande. J’étais bercé, je me suis promené avec vous le long de cette piste. Je me sentais bien. Et puis elle est tombée.. Et puis elle a disparu définitivement…
    Peut-être mon vécu personnel, peut-être une trop grande sensibilité à l’égard des petits enfants. Peut-être un déni. Peut-être un refus de la chute fatale ?
    Mais si tu le veux bien, je stopperai ma lecture à « Enthousiaste ». 7 lignes avant la fin… C’est mieux pour moi…
    Merci pour ce beau texte.

    J'aime

    1. Je ne sais pas pourquoi mais cette photo m’a toute de suite fait penser à un accident, la peur de voir tomber des enfants de cette construction laissée à l’abandon… d’où cette inspiration un peu morbide j’en conviens… Désolée !! Mais merci pour ton plaisir de lecture !!

      J'aime

  4. Gosh Antigone !! Pourquoi cette chute ??? Ton texte, comme d’habitude, m’a transportée ! Tes mots sont justes ! En tant qu’aînée, j’ai particulièrement adoré cette partie « Un bien décoratif petit boulet à traîner (…). Tu m’agaçais et je t’aimais follement. « . Comme Amor-fati j’aurais aimé m’arrêter 7 lignes avant la fin mais j’ai aimé être bouleversée par ton final ! Bravo Antigone ! Ta plume est exceptionnelle ! je ne sais pas si tu t’en rends compte !

    J'aime

    1. Merci Nady !!! Rhooo encore désolée pour cette chute un peu brutale et sauvage… et merci d’être si enthousiaste envers mon écriture… ça m’encourage à écrire !

      J'aime

  5. Que rajouter après tous ces commentaires élogieux et largement mérité. Si ce n’est le plaisir que j’ai eu de lire un texte dont les mots bien choisis s’enchaînent à merveille. Une histoire bouleversante et poignante, qui finit mal certes mais si bien écrite ! Un grand bravo !

    J'aime

  6. J’aime beaucoup ces pauses subtiles que l’on trouve dans les textes brefs, elles construisent rythme et profondeur. Dans le tien, je me suis arrêtée à « Le club du lycée était friand de ça, de ces lieux en ruine. On en tirait toujours de très beaux clichés, un peu désolés, si la lumière était bonne. Je voyais déjà les sourires extasiés de mes amis, bluffés par ma trouvaille. Parfois, j’aimais être au centre de cette attention-là.  » Quelques mots, une tension et ce qui vibre dans le personnage transparaît.

    J'aime

  7. Qu’il est beau ton texte Antigone! Il glace le sang tant on sent l’accident arriver mais j’adore. Bravo

    J'aime

  8. Ton texte m’a émue, mes yeux piquent et je me souviens de ce rapport entre sœurs, pendant l’adolescence.J’ai 6 ans d’écart avec ma petite sœur, et même si elle a 25 ans aujourd’hui, elle reste « ma petite sœur ».
    Et cette chute… Le drame était visible aux premières lignes, mais on souhaite toujours qu’il sera contré, même in extremis. Tu as une très belle écriture, merci pour cette lecture.

    J'aime

  9. La puissance des souvenirs à la vue d’un cliché, parfois longtemps après, ressurgissent des moments vifs et des sentiments très forts, puis s’installe comme une sorte d’excuse ou de pardon, le fait de n’avoir pas su pendant ces moments-là d’en profiter pleinement, bon moment de lecture, merci

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s