Atelier d'écriture

Atelier d’écriture

Ferme ta bouche. S’il te plaît. Tais-toi. Tu parles de trop. Je n’entends que toi. Et les mots qui sortent de ta bouche sont comme des serpents. Ils viennent manger mon âme. J’ai beau mettre mes paumes sur le pavillon de mes oreilles. Je t’entends. Je devine. Ce que tu dis sûrement. A quel point je fais n’importe quoi, je suis misérable, ma vie est foutue, tu as honte de moi, dans quel monde vivons nous, et qu’est-ce que mon dieu on va faire de moi. Quand tu ouvres la bouche, si grande, je vois le brillant de tes dents du fond, refaites, et le noir de tes plombages apparaîtrent et disparaîtrent, au rythme de tes mots et de ta respiration. Et ça me fascine, tout ce matériel dans ta bouche, le mouvement de tes lèvres, le froncement de ton nez, et la lumière du néon qui se reflète sur le cercle de tes lunettes, tes yeux que je ne vois pas. Tu gesticules un peu. Et le monde s’effondre autour de moi. Tais-toi. S’il te plaît. Vraiment, je préfère quand tu es gentille, que tu vas bien, et que je ne te déçois pas. Maman. Je sais que ce n’est pas facile de m’élever, je sais que tu la rêvais autrement, ta vie. Je veux juste me faire ma petite place dans le monde. Promis je ne te gênerai plus longtemps, j’ai bientôt dix-huit ans. Et je me crois assez débrouillarde pour m’en sortir. Je ne la voyais pas non plus comme ça, ma vie, sans ta confiance, avec ta voix dans ma tête qui juge tous mes actes, mes mouvements, depuis que je suis une femme. Comme si ça ne se voyait pas sur moi, dans le retrait de mon corps, dans ma façon de disparaître, combien je suis sage. Tu t’es tue. Je vois ta colère décroître et s’apaiser. Les serpents ont disparu, et ma terreur avec. Tu ne regrettes jamais tes emportements, tu es sûre de toi. C’est ta marque de fabrique, la certitude. Comme ce doit être apaisant d’être toi. Moi je rassemble mes os en vrac pour ne pas chuter quand je te frôle pour m’éloigner. Notre cuisine est étroite. Tu hurles encore quelque chose, au loin, alors que ma porte de chambre se referme. Et je sais que ta voix va me poursuivre toute la nuit, faire son travail minutieux de destruction passive, m’altérer. Ferme ta bouche. S’il te plaît. Tu as déjà gagné.

Un texte rédigé pour l’atelier d’écriture de Leiloona… une photo quelques mots [clic].

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27 commentaires sur “Atelier d’écriture

  1. C’est le premier que j’ai lu ce matin… et j’ai adoré. C’est fort et puissant. C’est ultra violent dans les mots mais en même temps doux et tendre. Teinte d’humour. Comme un bonbon dur dehors et doux dedans.
    Merci pour ce premier texte de la journée.

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  2. Tu décris si bien là la difficulté d’être parent parfois et particulièrement quand l’être qui enfante le fait par accident, sans l’avoir vraiment voulu ou alors avec un passé déjà lourd à porter que son présent ne lui donne pas le recul nécessaire pour transmettre l’amour qui lui a manqué. Comme d’habitude un texte fort et particulièrement cette semaine de part le thème que tu as abordé.J’ai presque eu de la peine pour cette fille qui se sent déjà vaincue à l’aube de son existence en solo… J’espère qu’elle se fera aider, histoire de retrouver confiance en elle avant d’avoir une descendance … ou alors lui souhaiter de tomber sur quelqu’un qui saura l’aimer très fort pour réparer ce manque d’amour du passé… Bravo Antigone ! Continue à nous enchanter de ta plume !

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  3. Splendide texte ! On voit tout ce flux de mots remplir sa pauvre tête, on ressent la saturation de ton personnage… J’ai vraiment aimé !!! Cette énumération est comme un déversement qui ne s’arrête jamais …

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  4. J’aime beaucoup ton texte écrit comme une supplique, comme un cri sans fin qui voudrait dire stop à cette mère oppressante mais qui reste muet. La douleur et la tristesse sont palpables…Bravo !

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  5. Ouch eh bien, voici un texte sorti du coeur et des tripes, ou alors je n’y connais rien. Terrible … je les plains toutes les deux. Et en effet, se taire et aimer aurait été bien mieux.

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    1. Oui et j’ai retrouvé dans le téléfilm sur l’histoire de Flavie Flament (La consolation sur France 3 mardi soir) ce genre de scènes. Terrifiant en effet.

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  6. Ton texte m’a ému par sa force, sa violence, et cette espèce de soumission dans le rapport mère-fille, qui fait que finalement, ton ado donne l’impression d’être absente et présente à la fois de cette scène. Les cris et réprimandes de la mère ne sont-ils pas aussi le témoignage d’une faiblesse, d’une personne bousculée elle-même par ses incertitudes sur la bonne façon d’éduquer sa fille ? Un texte fort, et efficace.

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  7. J’avais commenté ton texte mardi mais j’ai du faire une mauvaise manip, je recommence. Mardi après midi je me suis fâchée très fort contre mon fils qui une fois de plus n’avait pas fait au mieux en classe (il est en 5ième). Aussi quand j’ai lu ton texte j’i culpabilisé encore plus car il a forcément résonné en moi de manière toute particulière… Je suis redescendue depuis mais ton texte m’a sans doute aidée un peu. Merci

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    1. Tant mieux si cela t’a aidé. Et ton commentaire me touche profondément. Il arrive à tout le monde de se fâcher (moi aussi je le fais parfois envers mes enfants, on s’inquiète beaucoup pour leur avenir c’est normal) et dans ces cas-là il faut faire surtout très attention aux mots choisis… Mais dans ce texte le moment de colère est aussi un moment parmi tant d’autres négatifs… Si l’ensemble de la relation est positif je pense que l’impact est moins grand, et peut-être faut-il revenir sur cette colère dans une conversation plus calme, quelques jours plus tard ?

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      1. Je viens de retrouver ton précédent commentaire Valérie. Je ne sais pas pourquoi il était tombé dans les indésirables. Désolée. Heureusement que tu es revenue 😉

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