Atelier d'écriture

Atelier d’écriture

Un vieil homme est venu se débarrasser d’une pile de Des souris et des hommes, de Steinbeck, hier soir à la bouquinerie. Tu passes un doigt ferme sur la tranche des livres pour les caler au fond de leur étagère. Tu n’as pas cherché à connaître leur provenance, tu ne poses jamais de questions. Il n’a rien dit non plus. C’est ta manière de faire, tu souris gentiment, et tu notes sur un grand cahier les coordonnées du vendeur, son numéro de carte d’identité, c’est tout. Tu fais en sorte que la transaction reste légère et sans affect, comme si on venait te rendre un livre de bibliothèque. Ils partiront comme des petits pains, l’édition est encore récente. Et parfois tu n’as pas envie de dire non, de refuser un achat. Mais stock complet sur Les souris à présent. Le prochain client aura moins de chance. Ce n’est pas ton titre préféré de l’auteur. Il t’en reste cette image désagréable de grandes mains rugueuses sur un cou blanc, de duplicité et de fatalisme. Mais voilà, c’est lui le classique. Tu sais que de Steinbeck tu as préféré A l’Est d’Eden, ressentir profondément le désespoir de Caïn, sa solitude, cet écho à ta propre histoire à toutes les pages. La pile est jolie, vibrante, comme tous ces livres que tu as lu dans ton magasin, ceux que tu aimes conseiller. Tu sais qu’en leur compagnie tu ne te sens jamais seule. Tu pensais, avant, qu’il te fallait un homme pour te sentir complète, en équilibre, pour apprendre à t’aimer mieux, être un peu comme la femme sur la couverture du roman de Steinbeck, être une souris, être belle des cheveux aux orteils, et douce, se laisser caresser longuement. Quelques hommes sont passés sous tes draps, tu as tenu des mains, ri très fort dans des cous, eu des enfants.  Mais depuis quelques années, rien ne vaut pour toi la compagnie d’un livre au chaud sous ta couette, être seule, et vivre des vies et des émotions différentes en lisant. Tu as appris à t’aimer. On te dit parfois, comme vous êtes belle, et cela t’étonne toujours. Surtout quand tu as le nez rouge, de la poussière sur ton pull ou la frange de travers. Tu tapotes avec un franc sourire maintenant la pile des Steinbeck, quelques interrogations restent suspendues dans ton esprit sur les symboles de ce livre… Peut-être aurais-tu du questionner le vieil homme plus longuement hier ? Tu te promets de dépasser ta gêne la prochaine fois. La clochette de la boutique émet son son grêle, tu tournes la tête et salues machinalement les clients qui entrent. L’appel d’air fait voler quelques pages des livres près de la porte. Et tu étends ta main, pour refermer doucement leurs couvertures, et c’est comme si tu replaçais tendrement une écharpe autour du col d’un être aimé pour ne pas qu’il s’enrhume, comme si tu prenais soin de tous ces livres finalement comme s’ils étaient vivants.

Un texte rédigé dans le cadre de l’atelier d’écriture de Leiloona… une photo quelques mots [clic ici]

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36 commentaires sur “Atelier d’écriture

  1. Un texte délicieux. J’adore la forme, le « tu ». Et tu pars d’une anecdote toute simple pour nous raconter une vie entiere, et même une philosophie de vie, avec finesse. C’est remarquable et surtout très plaisant à lire. J’aime beaucoup

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  2. Oui, une belle histoire, dans laquelle on entre dès les premiers mots. L’emploi du « tu » apporte une profondeur au texte et m’a donné l’impression d’être à la fois confidente et témoin d’un moment. Très beau !

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  3. Ce texte, c’est tout toi : de la douceur, une femme dans le coco de sa boutique, avec une belle détermination tout de même, et cet amour de la littérature … Tu aurais eu tort de ne pas le publier. (Et pour toutes les autres raisons évoquées en privé.)

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  4. Merci pour ce texte Antigone, c’est du tout toi en plus instant présent dans ce texte mais tu as su garder une part d’universalité à certains passages : ce paragraphe est juste sublime : « Et tu étends ta main, pour refermer doucement leurs couvertures, et c’est comme si tu replaçais tendrement une écharpe autour du col d’un être aimé pour ne pas qu’il s’enrhume, comme si tu prenais soin de tous ces livres finalement comme s’ils étaient vivants. » je te vois couvrir le cou d’un être aimé avec ton écharpe ! Ton style est parfait et je suis rassurée de te lire encore et toujours après la frayeur eue la semaine précédente où j’ai cru ne plus te voir à l’atelier. Merci tout simplement de nous ravir par ton écriture.

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    1. Je pensais (à tort) être complètement dans le faux, avec mon ton toujours pareil, mes thèmes aussi, etc… Discuter avec Leiloona a permis d’élucider mes doutes. 😉

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  5. Bravo. C’est superbe. On lit ton texte avec beaucoup de plaisir et de douceur. Il coule avec beaucoup de sensibilité. J’ai beaucoup aimé.

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  6. Tu aurais eu tort de quitter ta « zone de confort « . Moi, j’aime retrouver ton univers, tes personnâgés féminins et leur tendre poésie. Ne change rien !

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  7. Quelle tendresse dans ce texte ; douceur du regard à l’autre, lien ténu avec les livres de la narratrice, et la vie qui passe dans ce lieu si tranquille. Hâte de découvrir ton prochain texte…

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