Lectures 2021

Les mal aimées, Caroline Brehat

lesmalaimees

Je suis très intéressée par la psychogénéalogie, voilà pourquoi j’ai accepté de recevoir ce livre, dont le sujet me semblait tout à fait captivant. Le sous-titre en précise un peu l’objet, « l’inceste, un piège transgénérationnel »… Le roman de Caroline Brehat, tiré d’un fait réel, nous conte effectivement l’histoire d’une femme, piégée par un ancien compagnon, à la fois incestueux et manipulateur, et son combat pour protéger sa fille. Son récit est encadré par des spécialistes de la question. En préface, s’exprime en effet Edouard Durand, magistrat, co-président de la commission gouvernementale sur l’inceste et les violences sexuelles. Puis, en postface, Jean-Marc Ben Kemoun, psychiatre, pédopsychiatre, médecin légiste, et expert auprès de la cour de Versailles. Lorsque le lecteur fait la connaissance du personnage principal, Bettina, celle-ci profite d’un voyage exceptionnel en Italie avec son récent compagnon, Ethan. Son arrestation est un choc. Mais il se trouve qu’elle est toujours poursuivie aux Etats-Unis pour non présentation d’enfant et enlèvement. Son séjour en prison est excessivement douloureux, tout en lui permettant étrangement de refaire le point sur sa situation. Bien qu’ayant gagné en France le droit de protéger son enfant contre un père incestueux, elle doit se rendre à l’évidence qu’Hunter, aux Etats-Unis, a retourné la situation à son avantage, usant de son charme et de son pouvoir de conviction. J’ai été très impressionnée par ce biais, qui est courant là-bas, de condamner des mères telles que Bettina, pour « aliénation parentale », ce qui permet de retourner les faits à l’avantage du père, même si celui-ci est un danger pour l’enfant. Caroline Brehat s’attache aussi à démontrer combien ce qu’il s’est passé dans les générations précédentes a un impact sur le présent, les choix que l’on fait en matière de couple par exemple. Si le grand-père de Bettina n’avait pas été un père incestueux, en serait-elle là ?… Le propos de ce livre est évidemment d’une importance capitale, un pas vers plus de considération de la parole des enfants et des mères dans de pareils cas. J’ai malheureusement été moins convaincue que je l’aurais voulu par la forme du récit choisie par Caroline Brehat, qui oscille entre roman et fait réel. Je m’attendais je crois à quelque chose relevant plus de l’essai, s’intéressant de plus près à la psychogénéalogie. Pour autant, ce livre se lit avec avidité, tant le lecteur a à coeur que Bettina se sorte de son enfer carcéral. Les histoires de ses co-détenues sont également édifiantes. Et je suis convaincue, comme la quatrième de couverture le précise, qu’une malédiction transgénérationnelle, si elle n’est pas traitée, risque de se reproduire dans les générations suivantes, et que les non-dits familiaux sont le nœud de beaucoup de souffrances.

Editions Art 3 – 4 juin 2021

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Une autre lecture chez… Cultur’elle

 

14 commentaires sur “Les mal aimées, Caroline Brehat

  1. Dans le premier rapport que la commission dirigée par Edouard Durand vient de rendre, elle souligne la rareté des fausses déclarations des mères, alors que la société les juge d’emblée menteuses et manipulatrices. La domination patriarcale fonctionne bien aussi dans le cas de figure de l’inceste, hélas. Je crois que je préfèrerais aussi un essai sur ce type de sujet. Quant aux silences familiaux … effectivement ils sont responsables de beaucoup de répétitions et se perpétuent bien.

    Aimé par 2 personnes

    1. Oui, le côté fictionnel m’a un peu gêné, et aussi le côté « l’amour sauve de tout » qui en ressort, auquel je crois peu, la vie est tellement plus compliquée… mais malheureusement le sujet évoqué est bien réel.

      J’aime

      1. Bonjour Antigone, un grand merci de votre chronique. Effectivement, dit comme ça « l’amour sauve de tout », je comprends que mon roman sonne un peu faux, voire carrément artificiel… Je crains d’ailleurs que vous ayez manqué quelque chose si c’est ainsi que vous l’avez compris. Je dirais, tout d’abord, que c’est l’acte d’écrire qui amorce le processus de salut de la narratrice Bettina. Face au marasme psychologique dans lequel elle risque de sombrer, il n’est pas anodin qu’elle se mette à écrire pour mieux se représenter sa souffrance et le traumatisme en souffrance de représentation, justement. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’enfermement carcéral conjugué à l’écriture permet d’abord à la narratrice de mieux se représenter ce qui lui arrive sur le moment, en l’occurrence son incarcération (nous savons tous que face à un choc psychique, nous faisons face au stress post traumatique qui nous empêche de transformer les expériences mortifères en contenus psychiques, d’où le maintien dans le statut de victime) ; c’est, ensuite, les récits de ses codétenues qui lui remettent en mémoire certains traumatismes infantiles (là encore, de nombreux traumatismes non élaborés et symbolisés). Ces deux processus vont déclencher une élaboration psychique, qui va lui permettre de se défendre face aux juges de la Cour d’appel de Milan. Bien sûr, l’amour de son amoureux et de sa fille jouent un rôle important (flashbacks en prison qui permettent au roman de ne pas être trop sombre et surtout l’action d’Ethan « libératrice » tant sur le plan psychique que physique puisqu’il l’aide à sortir de prison), mais ce n’est en aucun cas la trame du roman ! C’est donc d’abord l’écriture (qui constitue, en termes psychanalytiques, de la symbolisation à hautes doses) qui permet à Bettina d’avoir accès à une réalité qui lui demeurait jusqu’alors étrangère. C’est ensuite la verbalisation et l’échange avec d’autres femmes, ses codétenues, ayant elles aussi subi l’inceste/l’incestuel, qui lui permettent de mieux comprendre le rôle délétère du transgénérationnel et de comprendre qu’elle, ainsi que toutes ces femmes, souffrent d’une fragilité narcissique qui les désigne comme des proies pour ce types d’hommes, qui ne sont finalement pas autre chose que des prédateurs (ce que vous appelez, je crois, des PN). C’est aussi un roman sur l’emprise (l’inceste et l’incestuel ne sont rien d’autre que de l’emprise), l’emprise par des personnalités pathologiques, éminemment destructrices, qui brisent la confiance des femmes « proies » dans leurs propres sens. Ces hommes que nous autres psychanalystes appelons « pervers » ou « paranoiaques ».

        Aimé par 1 personne

  2. Ma fille a travaillé pour son master sur le thème de la psychogénéalogie et avait recommandé deux livres : Aïe mes aieux chez Desclée de Brouwer et Psychogénéalogie (guérir les blessures familiales et se guérir soit) chez Petite Biblio Payot de Anne Ancelin Schützenberger ….. deux essais qui pourraient t’intéresser…. Apparemment cette auteure est une référence dans ce domaine 🙂

    Aimé par 2 personnes

  3. les non-dits, les silences au sein des familles, que ce soit sur l’inceste ou autre chose, c’est un poison mortel…et transgénérationnel en effet!

    Aimé par 1 personne

    1. Vous n’êtes pas la seule. Un jeune homme ‘incesté » m’ a écrit qu’il valait plusieurs années de thérapie, ce qui me fait très plaisir. L’ancien rédacteur chef de l’Humanité pense, lui, qu’il « mérite amplement le prix Pulitzer ». Il y a d’ailleurs eu un article de 2 pages sur le roman qui vient d’être publié dans l’Huma-Hebdo du 18 novembre.
      J’ajouterais, en tant que psychanalyste, que si ce roman vous a remué, c’est peut être parce qu’il y a quelque chose à aller chercher du côté du transgénérationnel…

      J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s