Atelier d'écriture

Atelier d’écriture

© Tama66

Tu t’es dit qu’il fallait recommencer à écrire. Que ce n’était pas possible de tout laisser tomber si facilement. Que bien sûr tu comprenais l’envie de rester dorénavant à la surface des choses. Cet attrait d’une vie plus lisse. Le confort que ça représentait à présent cette légèreté, cette insouciance jamais connue, le goût de la liberté. Puis tu t’es demandée si ils étaient nombreux à vivre depuis toujours leur vie ainsi ? Sans le poids du passé, constamment sur leurs épaules, dans leurs pas. Si c’est le cas, tu mesures leur chance, depuis que tu te  laisses aller parfois toi aussi à cette nouvelle paresse du bonheur. La paresse a du bon, elle empêche de creuser, de fouiller dans les entrailles nauséabondes. Il t’arrive encore de penser à eux, aux fantômes, aux souvenirs, et à la peur de retourner là-bas. Dans ce lieu où les turbines de ta mémoire se remettent très vite à tourner. Tu as peur des stigmates et du manque. Ta vie d’aujourd’hui, elle te va comme un gant, dans la superficialité du quotidien, dans le mouvement constant qui permet l’oubli. Retourner là-bas, remettre en route les turbines de la mémoire. Qui le voudrait ? 

Petit décrassage d’écriture de rentrée et participation à l’atelier d’écriture de Leiloona… une photo quelques mots. Les autres textes du jour sont [par ici].

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Ecrire

Tu es si beau mon ange. Mais c’est un crime de t’aimer. Ma famille a été claire. C’est un crime aussi de t’écrire. Tu es l’ennemi, de l’autre côté, pas comme nous, infréquentable. Toutes mes tentatives pour te faire accepter ont été vaines. La tempête a grondé en ma défaveur. J’ai déplacé la lutte, improvisé, tatoué mon corps de ta peau. Un signe visible par manquement dépassé. A chaque fois que je t’ai vu, embrassé, touché. Trois fois depuis l’interdiction. Ils pensent que je veux me rapprocher d’eux, que j’ajoute à chaque tatouage la marque de mon acceptation. Le corps de mon père est recouvert des victoires de notre clan. Elles ne sont pas miennes. Elles ne le sont plus. Ma famille, c’est toi. Tu es si loin mon ange. Le manque de toi court le long de ma nuque, alourdit mes épaules. Je passe à côté de mon été, des rires de mes cousins, de la joie marquée sur les visages. Ils ne se doutent pas du halo qui m’entoure et tourne autour de moi, de notre double regard, du timbre de ta voix dans ma tête. Je suis amoureuse pour la première fois, et c’est comme un incendie qui aurait détruit tout ce que j’étais avant, la petite fille qui pouvait sauter dans l’eau sans se soucier de rien, mon innocence. Je ne peux pas dire que j’aime ça, ma vie est devenue si inconfortable, fébrile. Mais il n’y a aucun retour possible. Tu es devenu mon essentiel et mon urgence. Tu es si beau mon ange. Ce soir nous avons décidé d’une autre rencontre, une autre étoile à rajouter à la naissance de mes cheveux si nous réussissons à nous voir. Tu m’embrasseras là où je tatouerai ma peau demain, à l’endroit même où tes lèvres auront marqué mon épiderme de leur trace brûlante. Je suis en maillot de bain, les cheveux mouillés plein de sel, la mer clapote contre mon ventre. Elle est un peu froide. Ma cousine m’observe. Sur son nez perle des gouttes d’océan. Dans son regard, je vois qu’elle devine, qu’elle sait. Quelque chose dans mon maintien sans doute, dans la raideur de mon corps qui irradie d’attente. Elle se relève et tourne son buste vers le groupe que forment nos parents, amoncellement de draps de bain, de parasols et de glacières. Des rires et des éclats de voix nous parviennent. Son profil se découpe sur le bleu du ciel. J’ai le sentiment que le temps est soudain suspendu, qu’elle tient ma soirée dans le pincement de ses lèvres. Son expression est indéfinissable. Puis elle se retourne vers moi et dans un sourire plonge de nouveau, son mouvement me douchant d’une grande gerbe d’eau.

Crédit photo – Free Sweet Col Lemaire Photos

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S’allonger dans l’herbe, les yeux dans les nuages. Le bruit du vent dans les feuilles des bouleaux berce doucement mon après-midi. Je cherche du regard le brin d’herbe folle qui aura ma préférence. Lorsque enfin je l’ai trouvé, je le grignote doucement. Son sucre doux a un goût d’été. Les bras en croix, je sens la terre respirer sous moi. Des yeux, je suis la course des nuages, et je me sens si petite. Une poussière. Un jour, je saurai peut-être tous les pourquoi et les comment. Je me sentirai utile. J’aurai des personnes à aimer. J’aurai oublié les plaisirs minuscules et tous les brins d’herbes mâchouillés de mon enfance. Un jour, peut-être, car aujourd’hui, je râle et je suis seulement celle qui n’a pas été choisie, l’exclue du groupe, de leurs jeux de garçons. J’ai entendu Mathieu marmonner tout à l’heure que j’étais trop pleine de cheveux, de robes blanches, trop fille. Ils sont partis sans moi, tous les quatre. Alors qu’il y a à peine quelques jours, nous faisions encore tout ensemble. Tant pis, qu’ils aillent tous se faire piquer par les moustiques de la rivière, ou pincer par les vipères, ils se trompent ! Je n’ai pas mon pareil pour traverser le gué, pour me frayer un passage sans danger dans les hautes herbes, pour atteindre la ferme des chiens sans avoir peur et pouvoir poursuivre au-delà de la grande route. Ils sont bêtes, et ils me font de la peine. Dans les histoires que je lis, dans les romans que je dévore, je suis au milieu d’eux, je chausse des souliers de mauvais cuir, je prends ma besace, et à moi l’aventure ! Je n’ai pas envie de n’être que cette fille qu’ils croient que je suis. Quel ennui. Et puis j’ai déjà essayé, d’être comme certaines. J’ai moi aussi enfilé des bracelets en plastique et murmuré des bêtises sous un drap tendu, comparé la longueur de mes cils à ceux de Bénédicte. Elle gagne toujours. Le rouge à lèvres que j’ai passé ensuite sur mes lèvres avait un goût bizarre de framboise pourrie. J’ai cru être malade, sans doute un vieux tube oublié. Alors là, j’attends le retour des garçons, allongée dans l’herbe, et la terre sous mon corps accepte mon poids de petite humaine, sans me demander si je suis mâle ou femelle. Merci bien, merci à elle. Tout est devenu tellement compliqué. Au goûter, je sais que je l’aurai ma revanche. C’est dans la cuisine de ma mère que le pain est le meilleur et les tartines gourmandes. Je ferai le pitre, un peu trop. Stéphane rira très fort. C’est comme cela que je fais, c’est par le rire et le chocolat, avec ma casquette trop grande et mes bottes en plastique, que je réussis à me faire aimer d’eux, accepter parfois… encore un peu.

Un texte rédigé dans le cadre verdoyant de l’atelier d’écriture de Leiloona, une photo quelques mots. J’ai utilisé un vieux poème de mon ancien blog comme introduction, et c’était drôle de continuer l’histoire…

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Voilà, c’est fini. On se retrouvera, peut-être, dans une autre vie. L’été a laissé sa place au silence et à l’oubli. Tu n’étais que de passage. Il est temps de quitter cette histoire, la danse de cette étrange comédie dans laquelle j’ai failli brûler ma peau de mille manières. Abandon et cynisme font un drôle de ménage dans ton caractère. Mais de quoi donc le mal est-il fait ? De tout ça, et de ta lâcheté. J’ai eu l’occasion d’en tester toutes les nuances. Au final, tu me laisses seule avec mes livres, mes rêves intacts, mes cahiers et une certaine force. C’est cette force que je n’attendais pas, qui est l’heureuse nouvelle passagère. Elle est le fruit des petites luttes quotidiennes entreprises depuis de nombreux mois. Gagner tous les jours contre la morosité, et plus largement contre cette envie de sombrer qui était devenue mon poison. Malgré la douleur de ta trahison et de ton départ, sourire. Malgré l’envie de me terrer dans mes draps, sortir. Malgré le son de ta voix qui me rejette, inscrite dans ma mémoire, organiser des rencontres. Malgré le trou noir et la peur du vide, sauter. Sauter sur toutes les occasions, faire feu de tout bois. Et lutter, encore et encore, pour ne pas te laisser gagner. Je ne savais pas que l’issue existait. Je ne connaissais pas cette force en moi. Elle est depuis comme un métal précieux enfoui dans ma poitrine. Je ne suis plus la même personne, celle qui s’était effondrée en larmes contre toi. Elle ne pouvait pas survivre, pas après ça, je devais la tuer. Et je l’ai fait, patiemment, cellule après cellule. On m’a aidé, on m’a tenu la main. Tu ne la croiseras plus. L’été s’achève sur ce constat d’une vie qui existe sans toi, dans la sérénité d’une solitude facilement perturbée par des amis joyeux, par le doux murmure des lettres et des mots qui peuplent mon esprit, et par tout ce que je veux et vais faire encore et où tu n’as plus ta place. Enfin. 

Un texte rédigé dans le cadre de l’atelier d’écriture de Leiloona… une photo quelques mots, qui fête son 300 ème rendez-vous !! Toutes les autres participations sont ici [clic]

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Un vieil homme est venu se débarrasser d’une pile de Des souris et des hommes, de Steinbeck, hier soir à la bouquinerie. Tu passes un doigt ferme sur la tranche des livres pour les caler au fond de leur étagère. Tu n’as pas cherché à connaître leur provenance, tu ne poses jamais de questions. Il n’a rien dit non plus. C’est ta manière de faire, tu souris gentiment, et tu notes sur un grand cahier les coordonnées du vendeur, son numéro de carte d’identité, c’est tout. Tu fais en sorte que la transaction reste légère et sans affect, comme si on venait te rendre un livre de bibliothèque. Ils partiront comme des petits pains, l’édition est encore récente. Et parfois tu n’as pas envie de dire non, de refuser un achat. Mais stock complet sur Les souris à présent. Le prochain client aura moins de chance. Ce n’est pas ton titre préféré de l’auteur. Il t’en reste cette image désagréable de grandes mains rugueuses sur un cou blanc, de duplicité et de fatalisme. Mais voilà, c’est lui le classique. Tu sais que de Steinbeck tu as préféré A l’Est d’Eden, ressentir profondément le désespoir de Caïn, sa solitude, cet écho à ta propre histoire à toutes les pages. La pile est jolie, vibrante, comme tous ces livres que tu as lu dans ton magasin, ceux que tu aimes conseiller. Tu sais qu’en leur compagnie tu ne te sens jamais seule. Tu pensais, avant, qu’il te fallait un homme pour te sentir complète, en équilibre, pour apprendre à t’aimer mieux, être un peu comme la femme sur la couverture du roman de Steinbeck, être une souris, être belle des cheveux aux orteils, et douce, se laisser caresser longuement. Quelques hommes sont passés sous tes draps, tu as tenu des mains, ri très fort dans des cous, eu des enfants.  Mais depuis quelques années, rien ne vaut pour toi la compagnie d’un livre au chaud sous ta couette, être seule, et vivre des vies et des émotions différentes en lisant. Tu as appris à t’aimer. On te dit parfois, comme vous êtes belle, et cela t’étonne toujours. Surtout quand tu as le nez rouge, de la poussière sur ton pull ou la frange de travers. Tu tapotes avec un franc sourire maintenant la pile des Steinbeck, quelques interrogations restent suspendues dans ton esprit sur les symboles de ce livre… Peut-être aurais-tu du questionner le vieil homme plus longuement hier ? Tu te promets de dépasser ta gêne la prochaine fois. La clochette de la boutique émet son son grêle, tu tournes la tête et salues machinalement les clients qui entrent. L’appel d’air fait voler quelques pages des livres près de la porte. Et tu étends ta main, pour refermer doucement leurs couvertures, et c’est comme si tu replaçais tendrement une écharpe autour du col d’un être aimé pour ne pas qu’il s’enrhume, comme si tu prenais soin de tous ces livres finalement comme s’ils étaient vivants.

Un texte rédigé dans le cadre de l’atelier d’écriture de Leiloona… une photo quelques mots [clic ici]

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Je crois que ce sont des bruits de vaisselle remuée, dans la cuisine, qui m’ont tout d’abord tiré du sommeil. Puis leurs voix, surtout cette intonation stridente, chez ma mère, qui est la marque chez elle d’un début d’hystérie. Nous n’avions pas eu tellement le temps de discuter hier au soir. Je m’étais lové rapidement dans les bras de Morphée, à peine le sac posé. Harassé par ce voyage en train où j’avais passé mon temps à fuir les contrôles, Paris, mes ennuis. Plus un rond pour m’acheter un billet, et la maison familiale comme le seul refuge possible. Dix ans, au moins, que je n’étais pas revenu ici. Ma jeunesse ne me manquait pas. Mes parents venaient parfois me rendre visite, à la capitale.  Ils ne savaient pas que mon appartement n’était pas le mien, que je cohabitais, que je vivais une histoire d’amour avec le même homme depuis tout ce temps. Ils avaient leur vie, en province, et j’avais ma vie à moi. Instinctivement, je préférais ne rien mélanger, m’octroyer cette distance. Ils connaissaient Pierre, mon meilleur ami. Mais comment leur expliquer hier au soir ? Pierre m’avait révélé, il y a six mois, qu’il voyait quelqu’un d’autre, et j’avais dû quitter l’appartement rapidement. Je n’étais pas si triste, nous étions restés finalement en bons termes. Mais se loger sur Paris n’était pas une mince affaire. Tout à coup, mon salaire au Smic m’avait paru assez dérisoire… Je suis d’abord allé à l’hôtel, puis j’ai descendu de gamme, squatté le canapé d’un copain, et petit à petit j’ai finalement choisi de dormir dans cette vieille voiture qu’un ami m’avait confiée il y a peu. Là, j’ai franchi une sorte de ligne, c’est une ligne imaginaire qui éloigne les autres, rend invisible et peut inscrire définitivement dans la marge. Il faut vivre ce franchissement pour savoir à quoi il ressemble… Bref, rien d’intéressant, mais de perte d’adresse postale, en manque de sommeil, de PV à payer en fatigue, un jour j’ai touché le fond. Mon ami a récupéré sa voiture. J’ai cru qu’ils m’accueilleraient, eux, au moins pour quelques jours. J’avais besoin de me reposer, d’un peu de sécurité. Mon père avait déposé sur le quai hier un baiser rapide sur mes deux joues mal rasées. Des larmes de reconnaissance m’étaient montées aux yeux. J’aurais pu mettre ça sur le compte du froid, de la chaleur soudaine de l’habitacle de sa Peugeot immaculée. J’avais ma fierté d’homme. Mais combien j’étais devenu fragile. Et puis j’ai entendu leurs voix ce matin, très tôt, des voix qui parlaient de la honte de recueillir sous son toit un garçon trentenaire, de ce qu’allaient penser les voisins, de mon sans gêne de débarquer ainsi sans prévenir, visiblement sans travail… Et alors je me suis souvenu de ce qui m’avait fait fuir cet endroit il y a dix ans, sous couvert de recherche d’emploi et d’opportunités, de ce que je craignais à l’époque qu’ils soupçonnent, du pourquoi de mon silence sur ma relation avec Pierre. Il y avait encore une ligne à franchir. Quitter la maison de mes parents ce matin, fermer doucement la porte qui donne sur le jardin, c’était faire ce dernier saut dans le vide qui m’effrayait tellement. Où allais-je donc atterrir à présent ? Avec comme tout parachute quelques affaires fourrées à la hâte dans un sac à dos.

Un texte rédigé pour l’atelier d’écriture de Leiloona [clic]une photo, quelques mots