Atelier d'écriture

Atelier d’écriture

Je crois que ce sont des bruits de vaisselle remuée, dans la cuisine, qui m’ont tout d’abord tiré du sommeil. Puis leurs voix, surtout cette intonation stridente, chez ma mère, qui est la marque chez elle d’un début d’hystérie. Nous n’avions pas eu tellement le temps de discuter hier au soir. Je m’étais lové rapidement dans les bras de Morphée, à peine le sac posé. Harassé par ce voyage en train où j’avais passé mon temps à fuir les contrôles, Paris, mes ennuis. Plus un rond pour m’acheter un billet, et la maison familiale comme le seul refuge possible. Dix ans, au moins, que je n’étais pas revenu ici. Ma jeunesse ne me manquait pas. Mes parents venaient parfois me rendre visite, à la capitale.  Ils ne savaient pas que mon appartement n’était pas le mien, que je cohabitais, que je vivais une histoire d’amour avec le même homme depuis tout ce temps. Ils avaient leur vie, en province, et j’avais ma vie à moi. Instinctivement, je préférais ne rien mélanger, m’octroyer cette distance. Ils connaissaient Pierre, mon meilleur ami. Mais comment leur expliquer hier au soir ? Pierre m’avait révélé, il y a six mois, qu’il voyait quelqu’un d’autre, et j’avais dû quitter l’appartement rapidement. Je n’étais pas si triste, nous étions restés finalement en bons termes. Mais se loger sur Paris n’était pas une mince affaire. Tout à coup, mon salaire au Smic m’avait paru assez dérisoire… Je suis d’abord allé à l’hôtel, puis j’ai descendu de gamme, squatté le canapé d’un copain, et petit à petit j’ai finalement choisi de dormir dans cette vieille voiture qu’un ami m’avait confiée il y a peu. Là, j’ai franchi une sorte de ligne, c’est une ligne imaginaire qui éloigne les autres, rend invisible et peut inscrire définitivement dans la marge. Il faut vivre ce franchissement pour savoir à quoi il ressemble… Bref, rien d’intéressant, mais de perte d’adresse postale, en manque de sommeil, de PV à payer en fatigue, un jour j’ai touché le fond. Mon ami a récupéré sa voiture. J’ai cru qu’ils m’accueilleraient, eux, au moins pour quelques jours. J’avais besoin de me reposer, d’un peu de sécurité. Mon père avait déposé sur le quai hier un baiser rapide sur mes deux joues mal rasées. Des larmes de reconnaissance m’étaient montées aux yeux. J’aurais pu mettre ça sur le compte du froid, de la chaleur soudaine de l’habitacle de sa Peugeot immaculée. J’avais ma fierté d’homme. Mais combien j’étais devenu fragile. Et puis j’ai entendu leurs voix ce matin, très tôt, des voix qui parlaient de la honte de recueillir sous son toit un garçon trentenaire, de ce qu’allaient penser les voisins, de mon sans gêne de débarquer ainsi sans prévenir, visiblement sans travail… Et alors je me suis souvenu de ce qui m’avait fait fuir cet endroit il y a dix ans, sous couvert de recherche d’emploi et d’opportunités, de ce que je craignais à l’époque qu’ils soupçonnent, du pourquoi de mon silence sur ma relation avec Pierre. Il y avait encore une ligne à franchir. Quitter la maison de mes parents ce matin, fermer doucement la porte qui donne sur le jardin, c’était faire ce dernier saut dans le vide qui m’effrayait tellement. Où allais-je donc atterrir à présent ? Avec comme tout parachute quelques affaires fourrées à la hâte dans un sac à dos.

Un texte rédigé pour l’atelier d’écriture de Leiloona [clic]une photo, quelques mots

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Il fait froid. Tu ressers un peu plus ton col autour de ton cou. Tu l’attends depuis des plombes. Tu l’attends tout le temps, cet homme que parfois tu appelles tout bas mon amant. Tu crois encore que l’amour est fait de ça, de patience, d’obéissance et de compréhension, que tu vas lui plaire ainsi, en étant gentille. La brume vient chercher ton visage, et ton jean semble fait de carton. Le jour se perd derrière les arbres. Et tu t’agaces mollement, de toi, et de cette manie qu’il a d’abuser un peu, de laisser filer les heures dans l’attente. Tu ne sais pas que tu as le droit de lui en vouloir, tu l’apprendras, plus tard. Tu as hâte de t’installer dans la chaleur de sa voiture. Tout ce temps perdu que l’on aurait pu passer à s’aimer. Tu as dix-neuf ans tout juste, et l’amour de ta vie va arriver.  Tu crois que lui et toi vous avez scellé un pacte avec l’avenir.  Et tu ne te lasses pas de sa course vers toi, de son nez qui se presse contre le tien, de cette sensation de chaleur humide de vos peaux qui se touchent. Tu aimes quand tout ton corps vibre d’électricité, cette douleur qui te fait éclater de rire dans son cou, d’urgence et de manque. Comme on s’aime alors. L’éternité, ce soir, se niche dans ce jour qui s’en va, dans cette brume qui s’élève doucement au dessus de l’eau, dans ce entre chien et loup, dans lequel tu te sens chez toi, dans le souvenir de ce livre que tu viens de quitter et des pages qui bruissent encore dans ta mémoire, dans cette attente qui s’éternise et devient presque irréelle.  Tu hésites entre partir ou rester. Et puis il y a ce bruit de pas, alors que tu attends plutôt un bruit de moteur, cette ombre qui s’arrête. Tu fais semblant de regarder l’heure, de tendre le cou vers ce quelqu’un qui ne va plus tarder maintenant, de ne pas laisser la peur transparaître. Quand le coup vient brûler ton cuir chevelu, et que tu tombes sans discontinuer, tu n’es qu’à peine surprise, comme si tu savais qu’un jour ça arriverait, la blessure, à force d’être seule dans la nuit qui tombe, à l’attendre… cet imbécile.

Un texte rédigé pour l’atelier d’écriture de Leiloona… une photo (© Emma Jane Browne)  quelques mots [clic].

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Ferme ta bouche. S’il te plaît. Tais-toi. Tu parles de trop. Je n’entends que toi. Et les mots qui sortent de ta bouche sont comme des serpents. Ils viennent manger mon âme. J’ai beau mettre mes paumes sur le pavillon de mes oreilles. Je t’entends. Je devine. Ce que tu dis sûrement. A quel point je fais n’importe quoi, je suis misérable, ma vie est foutue, tu as honte de moi, dans quel monde vivons nous, et qu’est-ce que mon dieu on va faire de moi. Quand tu ouvres la bouche, si grande, je vois le brillant de tes dents du fond, refaites, et le noir de tes plombages apparaîtrent et disparaîtrent, au rythme de tes mots et de ta respiration. Et ça me fascine, tout ce matériel dans ta bouche, le mouvement de tes lèvres, le froncement de ton nez, et la lumière du néon qui se reflète sur le cercle de tes lunettes, tes yeux que je ne vois pas. Tu gesticules un peu. Et le monde s’effondre autour de moi. Tais-toi. S’il te plaît. Vraiment, je préfère quand tu es gentille, que tu vas bien, et que je ne te déçois pas. Maman. Je sais que ce n’est pas facile de m’élever, je sais que tu la rêvais autrement, ta vie. Je veux juste me faire ma petite place dans le monde. Promis je ne te gênerai plus longtemps, j’ai bientôt dix-huit ans. Et je me crois assez débrouillarde pour m’en sortir. Je ne la voyais pas non plus comme ça, ma vie, sans ta confiance, avec ta voix dans ma tête qui juge tous mes actes, mes mouvements, depuis que je suis une femme. Comme si ça ne se voyait pas sur moi, dans le retrait de mon corps, dans ma façon de disparaître, combien je suis sage. Tu t’es tue. Je vois ta colère décroître et s’apaiser. Les serpents ont disparu, et ma terreur avec. Tu ne regrettes jamais tes emportements, tu es sûre de toi. C’est ta marque de fabrique, la certitude. Comme ce doit être apaisant d’être toi. Moi je rassemble mes os en vrac pour ne pas chuter quand je te frôle pour m’éloigner. Notre cuisine est étroite. Tu hurles encore quelque chose, au loin, alors que ma porte de chambre se referme. Et je sais que ta voix va me poursuivre toute la nuit, faire son travail minutieux de destruction passive, m’altérer. Ferme ta bouche. S’il te plaît. Tu as déjà gagné.

Un texte rédigé pour l’atelier d’écriture de Leiloona… une photo quelques mots [clic].

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La porte d’entrée est lourde et émet son grincement familier lorsque tu la pousses avec ton dos, ton sac de nuit appuyé contre ton torse. La lumière crue du hall inonde soudain le carrelage blanc et bleu, couleur piscine, actuellement assez sale. Il garde visiblement la trace de multiples passages. La veille, il a plu toute la journée. La femme de ménage le lavera vigoureusement tout à l’heure, en marmonnant dans sa blouse rose. Mais il est encore un peu tôt pour le ménage. Tu rentres tout juste d’une nuit amicale enthousiasmante et chaude, passée dans le creux d’une maisonnette. Et comme toujours ta gorge est maintenant sèche, tes cheveux tirent ton cuir chevelu. Tu te sens à la fois fatiguée, vidée et pleine. Tu as sans doute un peu trop bu, trop parlé, trop ri la veille. Et le décalage est là, saisissant, entre le logement de ton amie, et le tien, minuscule chambre nichée sur le neuvième pallier d’un ensemble étudiant. Et ce silence. La résidence ne bruisse pas encore. Les soirées ont sans doute été bien longues pour beaucoup qui comatent encore. Tu aimes à imaginer toutes ces bouches ouvertes, ces ronflements discrets, ces cheveux collés à l’oreiller. Et tu aimes aussi la couleur vieillotte de ton couloir, celle de ta porte, la peinture écaillée, les odeurs qui flottent, cette serviette oubliée sur un radiateur, le désordre innocent de tout ça, et puis la clé dans ta serrure, retrouver ton chez toi minuscule, et te faire happer dès la porte refermée par cette vue que t’offre ton immense fenêtre, sa lumière éblouissante. Tu poses tes affaires sur ton lit, et t’allonges presque, goûtant ce moment de langueur possible, la solitude, cette perspective de laisser filer les heures. Parfois, tu te nourris peu, ou mal. Tes os saillent sous ton pull déformé. Tu t’en fiches, tu aimes cette sensation d’être affûtée. La vie t’attend. Et d’autres nourritures ont pris toute la place.  Tes livres saluent ton retour sur tes étagères. Tout ton bazar d’étudiante semble fêter silencieusement quelque chose. Mais quoi ? Toi ? Et tu souris, tu t’allonges pour de bon. La vie est belle et pleine de promesses. C’était bien, hier, l’amitié.

Crédit photo ©Jordane Saget … un texte rédigé dans le cadre de l’atelier d’écriture de Leiloona, une photo, quelques mots