Lectures 2019

Karoo, Bézian… la BD de la semaine !

Je ne me souvenais même plus avoir lu le roman dont cette BD est l’adaptation graphique. Merci les moteurs de recherche ! Ce livre de Steve Tesich, un pavé, édité chez Monsieur Toussaint Louverture, a connu un grand succès à sa sortie en 2012. J’en parle de manière aussi enthousiaste que mitigée [ici]. Une occasion pour moi avec cet album de vérifier ou non cette première impression… De plus, j’ai été attirée par le dessin fin, léger et pointu de Bézian, sa mise en page presque psychédélique et le choix de ses couleurs. En effet, en dehors du noir et blanc, récurrent, Bézian privilégie une seule autre couleur par double page, choisissant de laisser ainsi dominer l’orange, le bleu ou le vert, en fonction des personnages présents ou des situations. Saul Karoo, le personnage principal, est un script doctor de talent, c’est à dire qu’il redécoupe et remonte les films qu’on lui confie. Cependant, à cinquante ans, le voici devenu une épave. Il est alcoolique, divorcé, ne prend pas soin de son grand fils adoptif Billy et n’a même pas d’assurance santé. Cependant, son entourage est bienveillant, s’inquiète pour lui, notamment Jay que le talent de Saul sauve régulièrement de la noyade financière. Il vient d’ailleurs de confier à Saul un nouveau film à sauver. Lors de ses nombreux visionnages, Saul découvre que le film est parfait, mais également que la voix de l’actrice qui joue la serveuse lui est familière. Il devine qu’il vient de faire connaissance avec la mère biologique de son fils, une jeune femme dont il avait entendu la voix au téléphone peu après la naissance de l’enfant. Persuadé de bien faire, voici notre anti-héros pris d’un grand projet, celui de remonter le film en incluant toutes les scènes coupées de Leila, et d’annoncer bientôt à la jeune femme que son fils est en réalité le sien… Vous devinerez aisément que ce grand dadais s’emmêle largement les pieds dans le tapis. Cet album est un véritable plaisir de lecture. J’y ai retrouvé une patte littéraire indéniable et beaucoup de poésie dans sa structure, épatée par Bézian et sa manière de traiter un roman que j’avais trouvé pesant. Rien de tel ici. En filigrane, le mythe de l’Odyssée d’Ulysse, le grand projet jamais réalisé de Karoo, étire son chant jusqu’à la toute dernière page… et c’est véritablement d’une beauté sans nom.

Lu dans le cadre de la BD de la semaine. Tous les autres liens sont chez Moka aujourd’hui !

Editions Delcourt – 4 septembre 2019

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Lectures 2019

La lignée rompue, Valérie Brun

Quand Valérie Brun m’a contactée pour me proposer son livre, j’ai failli dire non. J’ai parfois eu de grosses déconvenues dans ce type d’échanges, surtout lorsque je ne connaissais pas l’éditeur et que la couverture me laissait comme ici un peu hésitante. Mais quelque chose, dans son profil facebook, et les avis lus rapidement sur Babélio, m’a retenue, et j’ai accepté. Et à l’heure où j’écris ces lignes, je ne regrette pas mon choix. En effet, j’ai véritablement été embarquée par l’histoire que nous conte dans son roman Valérie Brun, par ses personnages, dont l’image que je m’en suis faite reste encore doucement dans ma mémoire. N’est-ce pas le signe d’un excellent livre ? Valérie Brun est historienne, et ceci n’est pas un détail. On sent véritablement dans son texte son amour pour l’Histoire, les recherches, la vérité. Le lecteur rencontre tout d’abord Marie Nolat, une femme d’une quarantaine d’années, éditrice de son état. Marie reçoit au courrier un étrange manuscrit, en format abrégé, et un mot mystérieux, qui l’incite à lire les quelques pages jointes. Un prénom, Léon, retient étrangement son attention, puis elle plonge dans le récit que l’auteur a présenté dans son mot comme une histoire vraie. Elle y découvre le destin de Léa Brachet, Grenobloise, amoureuse d’un officier allemand, enceinte de lui, et retenue prisonnière dans une maison close. Intriguée par ce personnage, et toujours troublée par un sentiment de familiarité, Marie commence une enquête. Elle découvre avec étonnement combien le silence est encore de mise sur ces événements datant d’au moins quarante ans. Mais plus le silence lui fait face plus Marie a envie de se battre pour comprendre ce qu’est devenue Léa Brachet et les jumeaux que la jeune femme attendait… Voici donc une auteure que j’ai eu grand plaisir à découvrir et que j’espère lire de nouveau ! Elle a dans son roman le talent de laisser entrer l’Histoire avec légèreté, et de donner une profonde humanité à tous ses personnages. J’ai d’ailleurs refermé son livre avec le sentiment d’avoir vécu un temps avec eux, les laissant continuer leur vie sans moi avec regret.

Zonaires éditions – mars 2019

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Lectures 2019·Objectif PAL

Eldorado, Laurent Gaudé… mon objectif pal de septembre !

J’ai décidé de sortir ce roman de ma PAL ce mois-ci, en raison de sa couverture, et de notre prochain thème de rencontre du club des lecteurs yonnais sur le thème du voyage. Mais comme je ne lis jamais les quatrièmes de couverture, je me suis retrouvée là en l’occurrence très vite face à des voyages bien particuliers… (Je me suis rendue compte par la même occasion combien ce thème était bien plus riche que prévu.) Nous partons en effet dès les premières pages de ce récit à la rencontre du commandant Piracci, gardien de la citadelle Europe sur sa frégate Zeffiro, qui intercepte depuis maintenant vingt ans les embarcations des clandestins. Ce métier est devenu à la longue un poids pour sa conscience, même si il sauve aussi des vies. D’ailleurs, c’est une de ces rescapées qui l’aborde un beau jour au marché de Catane. Le bateau dans lequel elle était avait été abandonné à son sort par l’équipage, et les migrants laissés sans eau ni nourriture. Son bébé en était mort. Elle vient réclamer une arme au commandant et lui exprime son désir de vengeance envers l’homme d’affaire véreux qui avait affrété le bateau. Cette rencontre ébranle le commandant qui décide au final quelques temps plus tard de tout laisser pour tenter de son côté le voyage en sens inverse… Par ailleurs, le lecteur rencontre deux frères, déterminés eux à quitter le Soudan pour cet Eldorado européen dont tout le monde parle. Ceux qui réussissent ont véritablement vécu l’enfer. Je découvre l’écriture de Laurent Gaudé avec ce titre, une écriture étonnamment simple mais efficace, et assez inspirée par le théâtre. Rien d’étonnant à ce qu’il soit également dramaturge. J’ai aimé cette simplicité du texte qui permet de se fondre dans l’histoire et d’aborder d’assez près les personnages. Il y a aussi une dimension assez symbolique dans ce récit qui porte très bien le sujet, très fort. J’ai été très touchée par ce roman, qui a été un écho à cette exposition vue cet été au lieu unique à Nantes, Incoming de Richard Mosse (voir la vidéo plus bas) qui était très impressionnante. Les migrants y sont notamment représentés, filmés avec une caméra thermique. La lenteur de l’image, le son, tout est fait pour nous faire ressentir leur dépouillement, leur sidération, et leur courage.

Editions Actes Sud – août 2006

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Lectures 2019

Chaplin en Amérique de Laurent Seksik & David François… la BD de la semaine !

2019 marque les 130 ans de Charlie Chaplin. A cette occasion, plusieurs lieux et institutions ont décidé d’organiser des manifestations ou expositions… Chez Rue de Sèvres, ils ont plutôt décidé eux de réunir l’écrivain Laurent Seksik (très connu pour avoir déjà écrit sur Stefan Zweig, Romain Gary, Einstein…) et l’illustrateur David François (que personnellement je connaissais moins) pour une biographie qui sera déclinée sur trois tomes. Le peu que l’on puisse dire est que la mise en page de cette série, qui débute avec ce premier tome est très dynamique. En tant que lecteur, on peine pour autant au départ à reconnaître le personnage de Chaplin. C’est ce qui m’a un peu dérouté. Charlie Chaplin n’est pas encore devenu Charlot, il n’a pas ses moustaches, son chapeau, et son costume trop grand. De plus, David François lui a dessiné un faciès un peu longiligne, quand on imagine Charlot plutôt avec un visage rond. Passé ce petit désagrément de départ, il est facile de s’immerger ensuite, une fois les repères pris, dans cet album vif et espiègle qui croque avec un plaisir visible un personnage, son entourage, mais aussi toute une époque. En effet, lorsque le récit démarre, nous sommes en octobre 1912, à bord d’un navire en partance pour les Etats-Unis. Charlie Chaplin est jeune, plein d’ambition, de fougue et n’a qu’une envie, comme tous ceux qui sont à bord avec lui, vivre le rêve américain. Ce sera évidemment moins facile que prévu, mais la chance, les rencontres, la ténacité, le talent surtout, feront le reste. L’album revient aussi sur un épisode un peu plus sombre de sa vie. Charlot, déserteur ? L’acteur a en effet été accusé d’avoir voulu échapper à la conscription dans son pays en Angleterre. Il est déclaré inapte, mais se sentira quand même obligé de sortir The Bond, Kaiser en 1918 pour faire taire les rumeurs et donner le sentiment qu’il participe lui aussi à l’effort de guerre… Et c’est ce qui est intéressant dans cette biographie de Chaplin, le côté noir de l’acteur n’est pas épargné. On le découvre séducteur, lâche, ambitieux, et pas forcément sympathique. Voici donc un album à ne pas bouder car il est toujours bon d’aller voir au delà du mythe et de l’iconographie naïve des héros de notre enfance, et vous découvrirez par la même occasion un dessinateur de talent, David François. Car malgré mes bémols sur les traits des personnages, certaines planches sont vraiment magnifiques. Laurent Seksik confirme par ailleurs, lui, sa dextérité de biographe et sa capacité à creuser sous la surface. Vivement les tomes suivants !

Lu dans le cadre de la BD de la semaine. Tous les autres liens sont chez Noukette aujourd’hui !

Editions Rue de Sèvres – 18 septembre 2019

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Une autre lecture chez… Mylène

 

 

Lectures 2019

L’histoire de Chicago May, Nuala O’Faolain

Voici un livre reçu pour une fois avec une Box. Elle fait partie des coffrets déjà préparés de Kube (photo du contenu en bas du billet). Ce coffret nommé Terres d’Irlande me faisait très envie. Je l’ai commandé au mois d’août. Un peu lassée par le battage autour de la rentrée littéraire à ce moment là, je ressentais en effet des envies de voyage. Une envie que je vais d’ailleurs décliner sur le deuxième rendez-vous du club de lecture que j’anime sur La Roche sur Yon. J’en ai fait le prochain thème du mois d’octobre, et nous sommes tous en train de potasser le sujet en ce moment. Ce sera amusant de voir ce que les lecteurs auront choisi, j’ai hâte d’y être. Dans le récit que je vous présente aujourd’hui, je pensais béatement voyager en Irlande. Mais l’aventure de Chicago May est bien plus impressionnante et dépaysante que cela. Nuala O’Faolain s’est penchée sur le destin réel d’une jeune irlandaise pauvre qui décide en 1890 de s’enfuir vers l’Amérique. Elle deviendra très vite une prostituée, pour survivre, mais également une criminelle célèbre, complice d’un braquage de banque en France, d’un assassinat sur le sol anglais. Plusieurs fois emprisonnée, elle n’aura de cesse pour autant de garder sa superbe, son orgueil, son indépendance et sa détermination.  Tout en construisant cette biographie rocambolesque, qui donne aussi une image assez réaliste de l’époque, Nuala O’Faolain compulse des documents, convoque ses propres souvenirs familiaux et s’interroge plus largement sur l’acte autobiographique. Les criminels de l’époque essayaient de gagner un peu d’argent en écrivant le récit de leurs aventures, ce qui lui a donné une base de travail appréciable. Il est peu de dire que tout cela est grandement intéressant, intellectuellement parlant. J’ai personnellement adoré ces moments là du récit. Le personnage de May est par ailleurs tellement déroutant que l’on suit ses aventures avec passion, se demandant jusqu’où elle va pouvoir aller, et se perdre. En tant que personnage de fiction, elle serait d’ailleurs certainement considérée comme complètement invraisemblable, tant ses aventures sont multiples et brouillonnes. J’ai beaucoup aimé ce récit qui pêche peut-être parfois par quelques longueurs, mais on sent combien Nuala O’Faolain ne voulait rien oublier, n’omettre aucun détail de la vie de Chicago May. Les pages sont d’ailleurs agrémentées de documents et photos d’époque qui apportent véritablement au texte et donnent un effet réaliste au récit. Ce livre est rempli d’empathie, de sensibilité, de bienveillance, ce qui lui donne une dimension attachante que la simple énumération des exploits de Chicago May n’aurait pas réussi à atteindre. J’ai beaucoup aimé m’y plonger.

Sabine Wespieser éditeur – mai 2018

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Ce titre a reçu le Prix Fémina étranger 2006

Le contenu de la Kube Terre d’Irlande

Lectures 2019

Ordinary people, Diana Evans… dans « ma rentrée littéraire » !

    Ma rentrée littéraire

Voici un livre de rentrée littéraire qui arrive sur les étals avec sa personnalité toute particulière et son prix du Meilleur livre du New yorker 2018… et je suis heureuse d’en parler aujourd’hui, car il mérite amplement que l’on s’y intéresse. J’ai été personnellement séduite par le pitch de l’éditeur qui donnait à penser qu’il s’agissait d’une simple histoire de couples quarantenaires au bord de la rupture. Ce genre de résumé fonctionne toujours avec moi… et parfois la déception est au bout de la lecture. Mais rien de tout cela avec ce roman qui est bien plus qu’une histoire banale de crise de quarantaine. En réalité, lorsque Mélissa et Mickael emménagent dans leur nouvelle maison, juste après la naissance de Blake, dans ce quartier de Londres appelé « Paradis », tout se met très vite à dérayer. Mélissa, qui a quitté son travail de journaliste pour devenir pigiste et s’occuper des enfants, constate très vite que vivre dans cette maison n’est pas sans conséquences. Il faut dire que la propriétaire précédente semblait très pressée de vendre. Des rayures étranges apparaissent dans la cage d’escalier, leur fille Ria se met à boiter, quand elle ne parle pas au fantôme d’une petite fille. Et est-ce que par ailleurs la naissance de Blake peut expliquer la fragilité soudaine de Mélissa, le fait qu’elle repousse sans cesse Mickael ? Ou est-ce encore un effet de la maison ? Difficile de l’expliquer. Chez leurs amis, Damian est aussi en plein doutes, contrairement à sa femme Stéphanie, qui manage leur famille d’une main ferme. Il a perdu son père il y a peu et le vide est immense. Pourtant, ce défenseur virulent de la cause noire n’était pas forcément agréable à vivre, et Damian se souvient avec peine du manque de présence féminine dans l’appartement qu’ils partageaient. L’intrigue commence alors que Barack Obama vient d’être élu, et le décès de Mickael Jackson intervient en cours de récit. Et c’est grâce à ces références là, aux plats parfois confectionnés, et aux quelques allusions à la couleur de peau des protagonistes que l’on devine de quelle origine ils sont. Mais c’est ce que j’ai aimé dans ce roman intelligent, Diane Evans n’en fait absolument pas un élément déterminant. Elle préfère s’immiscer dans l’intimité de ces couples, en ausculter les déboires amoureux, les ambitions déçues, les pensées secrètes, et donner ainsi une photographie de cette génération moins préoccupée par l’intégration que par les perspectives limitées d’une classe moyenne en perte de repères. Il faut aimer prendre son temps, aimer se perdre dans un livre, aimer s’intéresser aux autres, pour apprécier la lecture de ce roman assez envoûtant dans lequel je me suis sentie tout simplement bien.

Editions Globe – 11 septembre 2019

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