Lectures 2020

Une femme au téléphone, Carole Fives

Vous vous en souvenez peut-être, j’ai assisté il y a peu à une rencontre avec Carole Fives, pendant laquelle elle a lu de larges extraits de ce texte, avec une mise en scène simple et efficace. Une sonnerie de téléphone rythmait la lecture. J’avais adoré. J’ai donc mis la main sur le livre… Il s’agit d’un roman téléphonique (écrit comme un roman épistolaire, mais au téléphone). Nous n’aurons d’ailleurs, tout au long du roman, qu’une partie des conversations téléphoniques, celles de Charlène, la soixantaine, cette femme au téléphone qui la plupart du temps se sent seule, malade et qui harcèle sa fille. Les réponses ne nous sont pas données mais l’imagination est capable de les retranscrire sans problème. Et parfois d’ailleurs seul le répondeur enregistre. Le personnage m’a émue. A la fois touchante et toxique, Charlène alterne pourtant les caresses et les reproches, telle une véritable douche écossaise. C’est un roman sur la solitude et la culpabilité, sur les choix de vie, mais aussi sur une certaine misère humaine… Charlène cherche l’amour sur internet, fustige ses enfants, et traverse pour autant l’épreuve du cancer avec un certain courage. Carole Fives nous renvoie à ce qu’il y a d’imparfait en nous, à nos attentes, mais aussi à notre manière de traiter notre entourage. En ces jours un peu troublés, comment communiquons nous ? Comment téléphonons nous ? Quels sont nos rapports avec nos proches ? Carole Fives nous a déclaré en rencontre, qu’il y avait un peu d’elle, et un peu de sa mère aussi dans ce personnage. A quel point sommes nous donc des Charlène en puissance ? J’ai sans doute préféré la version abrégée et auditive de la rencontre avec Carole Fives mais c’est un livre qui interroge et émeut, et fait aussi beaucoup sourire.

« J’aimerais bien que tu m’appelles chaque jour, l’heure qui te conviendra, disons, quand je me réveille le matin, vers sept-huit heures, et le soir, quand je cafarde, vers cinq-six heures. La journée, je me dirais, tiens, ça va être l’heure de son coup de fil, et après avoir raccroché, je repenserais à ce qu’on s’est dit. Je ne te demande pas grand-chose, juste entendre le son de ta voix, même si tu ne me dis rien de bien passionnant. Pour toi, ce n’est rien, mais moi, ça m’aide ; je ressens vachement la solitude affective. »

Editions Folio – décembre 2018

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Une autre lecture chez… Gambadou

Lectures 2020

C’est dimanche et je n’y suis pour rien, Carole Fives

J’ai adoré assister ce mois-ci à la lecture publique de Carole Fives d’Une femme au téléphone dans ma ville… Beaucoup d’humour, de dérision, de tristesse retenue dans sa lecture, qui m’a incitée à repartir avec deux livres, dont celui présenté aujourd’hui. Dans ce court roman, Léonore, la quarantaine, professeur de dessin, décide de partir vers le Portugal à la recherche de son premier amour. Rien que de très banal, diriez-vous ! Sauf que celui-ci est décédé depuis de nombreuses années. Léonore part en réalité à la recherche de sa tombe, après avoir enquêté en France en vain, avec la certitude à présent que son corps a été transféré dans son pays natal. Pourquoi cette quête si tardive ? Que va donc trouver Léonore là-bas ? José est mort à l’âge de dix-neuf ans. Il a repris sa voiture après avoir quitté Léonore, quinze ans, venue le retrouver sur son lieu de travail d’été. Depuis, le souvenir de l’accident, de sa culpabilité certaine, hante la jeune femme. Tout cela s’est passé en France, mais visiblement Léonore ne pourra pas faire l’économie du Portugal, ce pays dont José est parti contre son gré à l’âge de douze ans pour rejoindre ses parents. Carole Fives en profite d’ailleurs pour nous raconter de l’intérieur l’histoire des immigrations portugaises des années 70, l’installation en France, pas aussi glorieuse que souhaitée, et cette comédie des étés passés au pays, à laisser croire que fortune a été faite. Elle est très belle, et originale, cette histoire d’amour entre une femme de quarante ans et le fantôme d’un jeune homme encore très vivant dans sa mémoire. J’ai trouvé la quête de Léonore très poétique et émouvante. Malgré les démarches administratives et l’incompréhension de son entourage, elle sait qu’elle doit terminer leur histoire, se confronter à la réalité de la mort de José, voir sa tombe, pour enfin avancer. Lui avoir interdit de voir José accidenté avait laissé jusqu’à présent tout en suspend. En finit-on un jour avec son premier amour ? C’est ce à quoi Carole Fives tente de répondre dans ce roman où le Portugal use aussi de son charme avec une délicatesse envoûtante.

« Rien n’a changé, j’ai seulement vieilli, mais je reste cette adolescente qui apprend l’amour et la mort au même moment. L’amour et la mort si intimement liés, je les nomme l’amort.
L’amort c’est l’amour mais aussi la mort de tout nouvel amour possible.
L’amort c’est la condamnation même du projet amoureux. C’est le début, la fin, c’est l’absence, c’est vingt-cinq ans de mémoire figée. »

Editions Folio – décembre 2016

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Lectures 2018

Tenir jusqu’à l’aube, Carole Fives

tenir

Voici un titre de la rentrée littéraire qui a beaucoup circulé sur les blogs, et qui reçoit un bel accueil… J’ai un peu tourné autour avant de me décider à le lire à mon tour, par peur d’être déçue sans doute, mais également par peur du sujet. Et en réalité, j’ai beaucoup aimé retrouver dans ce roman mes expériences de maternité, et surtout ces souvenirs d’une année passée en tête à tête sur Courbevoie avec ma grande fille, alors âgée d’à peine un an. En l’occurrence, la séparation n’était, pour moi et mon mari, que professionnelle, et il rentrait presque tous les week-ends. Mais, j’ai revécu à ma lecture de ce livre ce sentiment que la narratrice ressent très fort d’être absolument seule au monde avec son enfant, sans soutien possible, sans le droit de tomber malade surtout, ou d’être à n’importe quel moment défaillante, et ce de quelque façon que ce soit. Comme elle, j’avais créé aussi à l’époque cette bulle protectrice et ludique autour de l’enfant, dans mon appartement parisien, ne connaissant pas forcément mes voisins, l’immeuble ne se prêtant pas à ça et véhiculant un climat un peu froid. C’est un sentiment que l’on peut ressentir à tout moment quand nos enfants sont en bas âge, cette impression que tout tourne autour d’eux, et que le manque de sommeil et de liberté de mouvement vont finir par nous anéantir. Heureusement, dans mon cas, j’avais une nourrice, et un travail à l’extérieur, des collègues sympathiques, ce que la narratrice de Carole Fives n’a pas. Elle travaille en Free lance chez elle et on lui refuse une place en crèche. Alors, à bout, elle décide de s’octroyer des moments de fuite, le soir, lorsque son enfant de deux ans dort enfin, des fuites de plus en plus longues et qui la conduisent de plus en plus loin… et le lecteur tremble. C’est la première fois que je lis Carole Fives, et certainement pas la dernière, tant elle excelle je trouve à raconter les petits détails de la vie, du quotidien, et sait montrer sans démontrer. Les extraits de discussions sur des forums internet, qu’elle égrène au fil du récit et où la narratrice se perd et cherche de l’aide sont assez édifiants. J’ai connu l’ère de la super maman au début des années 2000, je suis heureuse de voir que la parole se libère aujourd’hui. J’aimerais que les jeunes mères soient encore plus aidées. Parfois, une heure de répit seulement est un cadeau inestimable. Et ne dit-on pas qu’il faut tout un village pour élever un enfant ?

Editions L’arbalète chez Gallimard – Août 2018

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…
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Une autre lecture chez… Joëlle