Lectures 2020

C’est dimanche et je n’y suis pour rien, Carole Fives

J’ai adoré assister ce mois-ci à la lecture publique de Carole Fives d’Une femme au téléphone dans ma ville… Beaucoup d’humour, de dérision, de tristesse retenue dans sa lecture, qui m’a incitée à repartir avec deux livres, dont celui présenté aujourd’hui. Dans ce court roman, Léonore, la quarantaine, professeur de dessin, décide de partir vers le Portugal à la recherche de son premier amour. Rien que de très banal, diriez-vous ! Sauf que celui-ci est décédé depuis de nombreuses années. Léonore part en réalité à la recherche de sa tombe, après avoir enquêté en France en vain, avec la certitude à présent que son corps a été transféré dans son pays natal. Pourquoi cette quête si tardive ? Que va donc trouver Léonore là-bas ? José est mort à l’âge de dix-neuf ans. Il a repris sa voiture après avoir quitté Léonore, quinze ans, venue le retrouver sur son lieu de travail d’été. Depuis, le souvenir de l’accident, de sa culpabilité certaine, hante la jeune femme. Tout cela s’est passé en France, mais visiblement Léonore ne pourra pas faire l’économie du Portugal, ce pays dont José est parti contre son gré à l’âge de douze ans pour rejoindre ses parents. Carole Fives en profite d’ailleurs pour nous raconter de l’intérieur l’histoire des immigrations portugaises des années 70, l’installation en France, pas aussi glorieuse que souhaitée, et cette comédie des étés passés au pays, à laisser croire que fortune a été faite. Elle est très belle, et originale, cette histoire d’amour entre une femme de quarante ans et le fantôme d’un jeune homme encore très vivant dans sa mémoire. J’ai trouvé la quête de Léonore très poétique et émouvante. Malgré les démarches administratives et l’incompréhension de son entourage, elle sait qu’elle doit terminer leur histoire, se confronter à la réalité de la mort de José, voir sa tombe, pour enfin avancer. Lui avoir interdit de voir José accidenté avait laissé jusqu’à présent tout en suspend. En finit-on un jour avec son premier amour ? C’est ce à quoi Carole Fives tente de répondre dans ce roman où le Portugal use aussi de son charme avec une délicatesse envoûtante.

« Rien n’a changé, j’ai seulement vieilli, mais je reste cette adolescente qui apprend l’amour et la mort au même moment. L’amour et la mort si intimement liés, je les nomme l’amort.
L’amort c’est l’amour mais aussi la mort de tout nouvel amour possible.
L’amort c’est la condamnation même du projet amoureux. C’est le début, la fin, c’est l’absence, c’est vingt-cinq ans de mémoire figée. »

Editions Folio – décembre 2016

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Lectures 2020

Un goût de cannelle et d’espoir, Sarah McCoy

Ce titre avait été choisi par une des participantes de mon club de lecteurs pour Noël… Très bon choix, car effectivement l’intrigue de ce roman commence pendant cette fête. Mais c’est un Noël bien particulier auquel nous assistons, puisque Elsie, 16 ans, est invitée à une soirée nazie pour la nuit de Noël. Nous sommes en Allemagne, en 1944. Ses parents tiennent une boulangerie, sa soeur aînée Hazel est mère dans un Lebensborn. Elsie va finir cette soirée, presque fiancée à un gradé nazi, après avoir été pratiquement violée par un autre, et sauvée par un petit garçon juif. C’est ce même petit garçon qui toquera à sa porte quelques heures plus tard, et qu’elle va décider de cacher dans sa chambre. Soixante ans après, Reba, journaliste, toque aussi à la porte d’Elsie, alors boulangère au Texas. Et c’est ce que nous raconte ensuite Sarah McCoy, toute l’histoire d’Elsie entre cette nuit de Noël inoubliable et son arrivée aux Etats-Unis, mais aussi la quête de Reba vers un bonheur moins fragile. On tourne les pages de ce livre plein de rebondissements avec avidité, goûtant la personnalité attachante des protagonistes mais aussi les odeurs de boulangerie. Elsie est traversée par des sentiments complexes, son attachement à sa patrie, son amour pour les siens, mais aussi tout ce qu’elle ressent comme mauvais dans les agissements de ses compatriotes. Elle s’attache à Tobias, le jeune garçon juif. La Elsie plus âgée est pleine de sagesse et offre un refuge à une Reba un peu perdue. Dans ce contexte plus contemporain (nous sommes en 2007), Riki, l’homme qui vit avec cette dernière, travaille au service des Douanes et est confronté à une autre réalité. En protégeant les frontières des Etats-Unis, il met en danger des familles, des enfants, et sous couvert de devoir patriotique, a le sentiment de trahir ses origines. Un roman qui traite de conscience donc, et nous entraîne avec lui dans un voyage intime passionnant.

Merci Sonia pour le prêt !

Editions Pocket – avril 2015

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Lectures 2020

A la place du coeur, Arnaud Cathrine

J’avais cette couverture magnifiquement brodée depuis longtemps dans mon collimateur. J’ai donc profité à la fois des fêtes de Noël pour me faire offrir ce livre, et du prochain thème de mon club de lecture pour le lire… J’avais déjà eu l’occasion de lire Arnaud Cathrine [voir ici] et j’avais aimé dans ce que j’avais lu son écriture mais également l’univers littéraire dans lequel il baignait. Ce titre est un roman jeunesse, le premier tome d’une série qui en compte trois pour l’instant. Il se déroule dans un lycée, juste au moment des événements de Charlie Hebdo, en janvier 2015 donc. Nous rencontrons principalement Caumes, qui vient de tomber amoureux. La veille des attentats, Esther lui a donné un baiser plein de promesses. Mais la tuerie de Charlie chamboule tout. Les adolescents sont rivés sur leur portable, et tentent de comprendre les informations qui défilent en continu, entre sidération et exaltation. Caumes est sans doute en train de vivre la semaine la plus forte en émotions de sa vie, amoureux et désespéré de voir le monde qu’il connaissait s’écrouler, un monde où il est possible de rentrer dans une rédaction et de tuer à bout portant des journalistes et dessinateurs sans défense. Il s’inquiète pour son frère, rédacteur dans un journal. Esther s’inquiète ensuite pour le sien lorsque l’épicerie casher est prise en otage. On s’inquiète ensuite pour Hakim, la cible d’harceleurs au lycée… J’ai trouvé qu’Arnaud Cathrine avait très bien su saisir le cocktail de sentiments que cette semaine de janvier avait suscité chez les adolescents, et les adultes. Je dirais même que, sur ce thème, ce livre est un témoignage essentiel de ce mois de janvier très particulier, puisqu’il retrace les événements point par point. J’ai été cependant un peu déçue de ne pas retrouver la qualité d’écriture d’Arnaud Cathrine dans cet opus, qui a le ton de certains autres romans pour adolescents lus, extrêmement reconnaissable et lisse, un ton qu’il m’arrive de trouver un peu gnangnan par moments. Un récit qui, de mon point de vue, n’aurait pas pâti d’une écriture plus forte et surtout plus littéraire.

Robert Laffont – septembre 2016

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Coups de coeur·Lectures 2020

La Soustraction des possibles, Joseph Incardona… coup de coeur !

❤ Ce livre est un roman magistral. Je n’avais pas eu ce sentiment de lecture depuis Les années de Annie Ernaux, cette impression de lire un ouvrage à la fois ambitieux, maîtrisé et intelligent. Joseph Incardona est un écrivain suisse qui a déjà écrit plusieurs romans, des polars. Il a décidé de poser celui-ci dans les années 80, alors que le monde était assez différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Le bloc de l’Est allait bientôt imploser. Les crises financières n’avaient pas encore eu lieu. Les golden boys avaient le vent en poupe. La Suisse était alors la destination privilégiée d’hommes et de femmes discrets munis d’une valise. Le lecteur fait d’abord la connaissance d’Aldo, professeur de tennis désabusé, qui agrémente sa vie en séduisant ses clientes fortunées. Odile est la dernière en date. Très amoureuse de son amant, mariée à un homme d’affaires bien placé, elle met Aldo en relation avec une de ses connaissances pour lui permettre de gagner encore plus d’argent. Le voici donc transformé en porteur de valise zélé. Lors de l’un des transferts, il tombe par hasard sur une comparse jusqu’alors inconnue, Svetlana, une jeune maman, qui en dehors de récupérer des sacs plein de billets, travaille brillamment dans la finance. Ces deux-là finissent par tomber amoureux… sans se douter qu’autour d’eux plusieurs araignées ont tissé leurs toiles. Dans ce roman, il est question d’amour, de celui qui est partagé tout autant que de celui qui fait mal, mais aussi de la pègre, de malversations, de malfrats en tous genres. Je n’ai pas eu pour autant le sentiment de lire un simple polar, tant l’écriture de Joseph Incardona est inventive et érudite, pleine de tendresse brute. Il joue avec le lecteur, ses personnages, le récit en train de s’écrire, et combien j’ai adoré cela. C’est un roman qui est porté en sélection de plusieurs prix et je ne suis pas étonnée, il le mérite. J’ai personnellement craqué sur sa sublime couverture, je vous conseille vivement à présent d’en ouvrir les pages !

« Son gin-tonic arrive, il allume une cigarette.
En 1990, c’est encore faisable.
Le problème avec la vie qui avance, c’est qu’elle soustrait les possibles.
Justement. »

Editions Finitude – 2 janvier 2020

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Lectures 2020

L’amant, Tan Takahama… la BD de la semaine !

D’après le roman éponyme de Marguerite Duras

De Marguerite Duras, j’ai lu plusieurs romans, mais pas l’Amant. J’ai plutôt lu l’Amant de la chine du Nord, écrit plusieurs années après, alors qu’elle avait appris la mort du Chinois, et pouvait enfin décrire plus librement leurs sentiments, et puis j’ai vu le film de Jean-Jacques Annaud. Et c’est ce qui m’a frappé en premier lieu, et malgré tout ce qui est dit en préface, de la volonté de Kan Takahama de justement s’éloigner de la perfection esthétique de ce film, cette similitude visuelle entre l’album et le film. Mais loin d’être un défaut, j’ai trouvé justement que cela permettait de plonger ainsi tout de suite en terrain connu, dans l’ambiance de cette histoire d’amour forte et particulière. De plus, les dessins de cette très belle adaptation sont véritablement réussis. Marguerite Duras est la jeune fille représentée sur la couverture. Lorsque le récit commence, elle a quinze ans et demi. La jeune fille est dans une pension d’Etat à Saigon. Elle vit en Indochine avec sa mère, veuve, et ses deux frères. Le frère aîné dépense tout l’argent de la famille et sa mère a fait une mauvaise affaire en arrivant dans ce pays, elle paye très cher des terres inondées une bonne partie de l’année. La rencontre entre les deux futurs amants a lieu sur le bac qui traverse le fleuve. Pensionnaire, Marguerite Duras rêve déjà de devenir écrivain. Elle fait la connaissance de ce riche chinois et y voit surtout une façon pour sa famille de s’en sortir, et de peut-être retourner en France. Mais cette relation faite d’argent devient une véritable histoire d’amour, à la fois honteuse et brûlante, impossible. Le riche Chinois doit épouser quelqu’un de son rang, la jeune fille salit sa réputation dans le quartier blanc. Et ce sont tous ces ingrédients réunis, les forces en présence, l’interdit, la jeunesse de Marguerite Duras, la sensualité, qui encore une fois, via cette version BD, ont provoqué chez la lectrice que je suis un grand intérêt. Les souvenirs de la lecture du roman sont remontées à la surface. Comme le dit si bien en préface Kan Takahama, toutes les adolescentes, friandes de littérature, ont grandi avec en mémoire l’image de cette jeune fille amoureuse dans une colonie française d’Indochine.

Un titre qui entre tout à fait dans le prochain thème de mon club de lecture puisqu’il sera question d’amour.

Lu dans le cadre de la BD de la semaine. Tous les autres liens sont chez Moka aujourd’hui !

Editions rue de Sèvres – 22 janvier 2020

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Lectures 2020

La terre des mensonges, Anne B. Radge

Traduit du norvégien par Jean Renaud – Titre original : Berlinerpoplene

Je découvre à mon tour, et un peu tard, l’univers de la ferme des Neshov. Ce titre est en effet le premier d’une saga qui compte déjà plusieurs volumes… C’est un peu le revers d’avoir créé un club de lecture en 2019, on me prête dorénavant des livres, et ma LAL (Liste à Lire) explose. Mais je ne regrette rien, car je n’aime rien tant que découvrir de nouveaux univers, et tant pis si ma PAL déborde généreusement à présent à terre, n’ayant plus de place nulle part… Ce livre a pour autant été une lecture plutôt difficile pour moi au départ. Je sortais effectivement d’une autre lecture, une déception, un roman dont je vous parlerai plus tard, et que je me suis bêtement forcée à lire. Rien de tel pour attraper une mauvaise panne de lecture… Mais le charme de l’écriture de Anne B. Radge, son univers lent et bourré de détails, a fonctionné. Cette saga a été plébiscitée deux fois lors du dernier rendez-vous du Club des lecteurs yonnais sur le thème de Noël, de l’hiver et des auteurs nordiques. Un très bon choix que ce volume car il regroupe à lui seul les trois thèmes… En effet, quelques jours avant Noël, dans une ferme de Norvège, une vieille femme tombe malade. Tor, son fils, en est déboussolé, mais s’affaire tout de même à prendre soin de leur élevage de porcs, et des nouveaux nés. Son père, qui a toujours été étrange, n’est d’aucune aide et erre dans la maison sans but, et sans se laver. Quand la vieille femme est soudain hospitalisée, suite à une attaque, les frères de Tor et sa fille débarquent… histoire de voir pour une dernière fois celle qui n’a pourtant pas brillé jusque là par sa tendresse et sa bienveillance. Torunn, qui a déjà la trentaine, fait la connaissance alors de ses oncles, de son grand-père et de cette ferme dont elle pourrait plus tard hériter, mais dans un état de délabrement et de saleté indicibles. Et c’est ce qui est intéressant dans ce premier volume (qui nous laisse en fin de tome avec une révélation explosive), c’est que toute l’énergie déployée par chacun pour ne pas rester, ne pas s’impliquer, ne pas s’émouvoir, ne pas créer de liens, est malmenée par la curiosité, l’apitoiement et les liens du sang. Les Neshov n’ont aujourd’hui rien en commun, mais partagent, quoiqu’ils fassent et veuillent, ce lieu et leur passé. Un grand merci donc à mon club pour m’avoir permis de sauter dans cette saga addictive (j’ai envie de lire la suite à présent) !

Editions 10/18 – 3 mars 2011

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5