Coups de coeur·Lectures 2022

Clara lit Proust, Stéphane Carlier… coup de coeur !

Clara-lit-Proust

❤ J’aime quand on me prête des livres, et que cela bouscule un peu mes prévisions de lecture. D’autant plus quand il s’avère que le livre est bon et qu’il fait battre mon coeur… Clara travaille dans un modeste salon de coiffure d’une petite ville de Saône-et-Loire. Sa vie est paisible, quoiqu’un peu terne, entre un copain avec lequel il ne se passe plus grand chose et des collègues lunatiques. Un jour, un client laisse un exemplaire du premier volet d’A la recherche du temps perdu de Proust sur une des tablettes, et Clara s’approprie l’exemplaire, comme un signe, et commence à le lire. Cette lecture est une révélation et devient rapidement une addiction.  On peut même dire que ce livre est en passe de changer la vie de la discrète et respectueuse Clara. Et Stéphane Carlier décrit très bien comment lire Proust réclame au départ une adaptation. Les phrases semblent trop longues à la jeune fille qui s’accroche et finit par ne plus lâcher le livre. Petit à petit, lire Proust lui devient essentiel. Clara voit à présent le monde via le prisme de l’écrivain et ses relations avec les autres changent, imperceptiblement. J’ai retrouvé dans ce roman mes propres sensations de lecture de Proust (contrairement à mes envies du moment, je n’ai pour autant pas dépassé le premier tome). Et c’est un régal de rencontrer ainsi un personnage qui découvre le plaisir de la lecture, mais également le plaisir de découvrir une belle écriture. Peu d’auteurs font cet effet là. J’ai aimé aussi quand Clara, par exemple, s’extraie d’un moment en famille, en prétextant un mal de ventre, pour continuer son livre. Il n’y a rien de plus beau que quand la lecture est un tel rendez-vous, impératif… Ce roman parlera aux amoureux de la lecture, et fait un bien fou, ne vous en privez pas.

« Plus elle le lit, mieux elle le comprend. Il n’emploie pas de mots compliqués, c’est juste que ses phrases, souvent, vont voir ailleurs. Une fois qu’elle le sait, qu’elle a compris qu’il ne l’abandonne pas mais reviendra la chercher, ça va tout seul. »

 Editions Gallimard – 1er septembre 2022

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Une autre lecture chez… Light and smell

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Lectures 2022

Annie Ernaux… (rattrapage)

Je démarre sur ce blog une nouvelle rubrique, nommée « rattrapage », qui va me permettre de rapatrier d’anciens billets, en provenance de mon ancien blog. Je profite du Prix Nobel de littérature, accordé cette année à Annie Ernaux, pour inaugurer avec elle ce nouveau genre de billet… Il m’a paru en effet inconcevable que ces lectures ci-dessous ne soient pas sur ce blog…  

lesannées Lu en 2008

Voici peut-être le travail d’une vie, le résultat de notes amoncelées au fil des années, la réalisation d’un projet qui semblerait gargantuesque à n’importe qui, et un récit qu’Annie Ernaux nous livre ici pourtant sans faute de rythme, comme un cadeau, d’une douceur et d’une légèreté surprenante. Le « nous » devient « on », nous englobe, et le « je » est mis en retrait dans un « elle » derrière lequel on devine aisément l’auteure, dont on connaissait déjà des fragments de vie (cf La Place). Des années 50 à nos jours, Annie Ernaux parle d’elle, de son histoire personnelle, de ses parents, de ses enfants, de ses amants, et du monde, un monde vu par le petit bout de la lorgnette, mais un monde réel dans lequel nous avons vécu nous aussi. On se dit sans cesse, au fil de notre lecture « Ah oui c’est vrai », et on se surprend à sourire de nos paroles, à se souvenir des objets à présent délaissés du quotidien, à adhérer (ou pas) aux réflexions de la romancière sur les évènements de l’actualité. Un exercice de style magistral, un défi relevé avec talent et un moment de lecture dont j’aimerais goûter la saveur plus souvent !!! 

la place Billet de 2008

J’ai lu La place lorsque j’étais étudiante et ce livre là, dans ce contexte là, a retenti pour moi de multiples résonnances. J’ai aimé cette écriture qui me semblait nouvelle à l’époque, qui ne se voilait pas la face, et qui parlait des sentiments sans fausse pudeur, avec sincérité. Dans ce « roman », Annie Ernaux parle de la vie et de la mort de son père, de la simplicité de ses propres origines, de la honte, de l’incompréhension, de l’écart qu’ont pu creuser entre eux ses études universitaires et son entrée dans un monde un peu plus bourgeois. Un récit touchant. 

lautrefille Lu en 2011

Quand tout a été dit sans qu’il soit possible de tourner la page, écrire à l’autre devient la seule issue. Mais passer à l’acte est risqué. Ainsi, après avoir rédigé sa Lettre au père, Kafka avait préféré la ranger dans un tiroir. Ecrire une lettre, une seule, c’est s’offrir la point final, s’affranchir d’une vieille histoire. La collection « Les Affranchis » fait donc cette demande à ses auteurs : « Ecrivez la lettre que vous n’avez jamais écrite. » Annie Ernaux a choisi d’écrire à cette soeur dont on lui a toujours tu l’existence. Un dimanche de 1950, alors qu’elle joue dehors – elle a dix ans – elle surprend une conversation entre sa mère et une cliente. « Elle raconte qu’ils ont eu une autre fille que moi et qu’elle est morte de la diphtérie à six ans, avant la guerre, à Lillebonne. Elle décrit les peaux dans la gorge, l’étouffement. Elle dit : elle est morte comme une petite sainte[…] elle dit de moi elle ne sait rien, on n’a pas voulu l’attrister. A la fin, elle dit de toi elle était plus gentille que celle-là. Celle-là, c’est moi. » Plus jamais Annie Ernaux n’entendra ses parents parler de cette soeur inconnue, jamais elle n’osera poser de questions, ce secret restera entre eux, comme une ombre… Pourtant, ses parents, à présent décédés, reposent juste à côté de la petite tombe blanche de leur fille première née. Que dire ? J’ai ressenti beaucoup d’émotions à lire ce texte, pour de multiples raisons, dont bon nombre de personnelles. Je sais, depuis La Place et Les Années ce qui me lie à l’auteure Annie Ernaux. A tant de décennies de distance, j’ai eu étrangement la même éducation, mon lot de secrets de famille à porter (pas tous encore élucidés, mais le seront-ils jamais ?) et je pense avoir trouvé le même refuge qu’elle (avec moins de talent bien sûr) dans l’écriture et la lecture… Mais passons sur ces échos en moi, car ce texte est avant tout un exemple dense et flagrant de son talent. Je l’ai lu d’une traite hier au soir. 

memoiredefille Lu en 2016

« Cette fille là de 1958, qui est capable à cinquante ans de distance de surgir et de provoquer une débâcle intérieure, a donc une présence cachée, irréductible en moi. Si le réel c’est ce qui agit, produit des effets, selon la définition du dictionnaire, cette fille n’est pas moi mais elle est réelle en moi. Une sorte de présence réelle. » Il a fallu tout ce temps pour qu’Annie Ernaux puisse enfin ouvrir la page de la fille de 1958, celle qui a eu son premier amant, lors de la colonie de S. dans l’Orne où elle débarque cet été là en tant que monitrice. Cette fille là, qu’elle traite à la fois d’idiote et de naïve, sort d’une éducation religieuse assez stricte, de la surveillance constante de sa mère, cette fille là a envie de croquer la vie, de faire l’amour, la fête, d’être comme les autres, comme la fille blonde qui retiendra finalement l’attention de H. Elle ne mesure pas la violence des rapports entre les adultes de cette colonie, la raillerie, puisqu’elle ne connaît rien, imagine qu’il faut être comme ça, ne sait pas être autrement, tellement la vague du désir et de la découverte l’emporte, être enfin libre, libérée et amoureuse. Mais ce moment aura un impact sur ses deux années à venir, ses choix d’avenir, son obsession alimentaire, la métamorphose de son physique, le sang qui ne vient plus. Annie Ernaux oscille entre honte et compréhension et garde un regard distancié sur cette Annie D. qui était elle sans être elle, et qu’elle a tout fait depuis pour oublier sans jamais y parvenir. Je me suis demandée comment j’allais réussir à vous parler de ce livre… car il est un coup de coeur à la fois très intime et dérangeant. On entre en effet avec Annie Ernaux dans une mémoire non édulcorée, qui m’a personnellement semblée à la fois brutale et très réaliste. Annie Ernaux décortique ce qu’elle n’a jusque là pas réussi à décortiquer de sa vie, la découverte des relations physiques, l’acceptation d’un quasi viol par méconnaissance et naïveté, tout ce à quoi une éducation rigoriste ne l’a pas préparée et en même temps lui a donné envie de découvrir, l’envie irrésistible de la transgression, le sentiment de vivre enfin, d’exister parce qu’elle désire. Et il est intéressant de voir comment les lectures lui ont ouvert l’esprit alors, permis de faire des choix et de retrouver sa voie. Une lecture précise et juste, et qui agit presque malgré soi comme un miroir.

 

Coups de coeur·Lectures 2022

On s’est juste embrassés, Isabelle Pandazopoulos… coup de coeur !

onsestjusteembrasses

 » – J’ai pas couché avec Walid, je l’ai juste embrassé… Une fois, une seule fois! C’est ça, la vérité! Plus je criais, plus elle souriait. -Mais on s’en fout de la vérité, ça compte pas la vérité… Tu comprends pas ça? Je l’ai regardée un long moment et puis j’ai murmuré: – Non, je comprends pas… Je n’avais plus envie de crier, même plus envie de pleurer, je me sentais juste d’une tristesse à mourir. « 

❤ Ce titre et cet extrait me bouleversent particulièrement. Après avoir tourné longtemps autour, j’ai enfin ouvert ce roman jeunesse de Isabelle Pandazopoulos, qui est aussi fort que je me l’imaginais… Aïcha a le sentiment d’être privilégiée, même si elle vit seule avec sa mère, qui travaille beaucoup. Arabe d’origine, elle se sent surtout française, et bien intégrée. Elle va souvent chez sa meilleure amie Sabrina, mange et dort parfois chez cette famille qui lui fait une place dans leur vie. Un soir, Walid et elle s’embrassent, dans la cuisine, alors que tout le monde est déjà couché. Mais rien de plus. Le lendemain, tout bascule. Walid se vante qu’ils ont couché ensemble et la réputation de Aïcha est faite. Les « autres » la traitent de « pute » et la fuient, même son amie Sabrina, choquée par sa trahison, elle qui déteste son frère.  La vie de Aïcha devient un enfer lorsque sa mère découvre qu’elle sèche les cours. Loin d’en vouloir vraiment à sa fille, cette femme, dont Aïcha découvre qu’elle ignore l’histoire, va s’accuser d’être une mauvaise mère et dépérir petit à petit, laissant Aïcha encore plus seule. Heureusement, Kote, l’ami de toujours, veille… J’ai aimé que ce roman raconte, outre les dérives de la « rumeur », le thème plus large de la « réputation » qui peut détruire des vies, des familles, des destins, et ce sur plusieurs générations, seulement pour des questions d’honneur et de religion. Aïcha découvre avec douleur qu’elle vivait dans un monde d’illusions, fait connaissance avec son histoire et prend de plein fouet aussi la fragilité des adultes. Un très beau roman, très subtil, complexe et émouvant.

 Editions Gallimard jeunesse – juin 2009

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Lectures 2022

Quelque chose à te dire, Carole Fives… rentrée littéraire !

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En 2020, vous vous en souvenez peut-être, j’avais assisté à une rencontre avec Carole Fives, pendant laquelle elle avait lu de larges extraits d‘Une femme au téléphone, avec une mise en scène simple et efficace. Une sonnerie de téléphone y rythmait la lecture. J’avais adoré. J’avais beaucoup aimé aussi cette année là ma lecture de C’est dimanche et je n’y suis pour rien, un livre très différent, plus romancé.  En 2018, Tenir jusqu’à l’aube avait ravivé pas mal de souvenirs de maternité et m’avait aussi beaucoup plu. J’ai donc dit un grand oui lorsque Carole Fives m’a proposé de lire son nouveau titre de rentrée littéraire, dans lequel elle surprend encore une fois, avec un thème différent… Car Carole Fives a choisi de traiter dans ce roman l’exercice littéraire déjà rencontré par exemple chez Delphine le Vigan, celui du double littéraire. Ce thème permet de se plonger dans le rapport trouble qu’entraîne la fascination d’un auteur pour un autre auteur, le sentiment d’imposture et ses tentations d’évitement, les frontières du plagiat. Quand Elsa, grande fan de l’œuvre de Béatrice Blandy, une autrice récemment décédée, est invitée par son époux à un déjeuner, elle est loin d’imaginer qu’une romance va naître. Fascinée, elle va à la fois prendre plaisir à découvrir le grand appartement parisien où le couple séjournait, et être mal à l’aise de vivre dans l’ombre de cette femme charismatique. De plus, le syndrome de la page blanche est là, qui va lui donner envie de fouiller le bureau interdit, en quête d’inspiration… Elsa a un lourd passé et un présent de femme divorcée un peu enfermant qui contraste avec la vie qu’elle va mener une semaine sur deux avec Thomas. Et j’ai aimé ce contraste, tous les questionnements de femme, de mère, qu’Elsa dévoile peu à peu, sans doute plus que ses déboires littéraires et les jeux éditoriaux auxquels elle va se confronter, qui donnent d’ailleurs d’elle une image peu flatteuse. Une intrigue assez parisienne, je dirais même germanopratine, qui parlera certainement beaucoup au milieu littéraire. Ce serait d’ailleurs amusant, en référence à un passage de ce roman, que Carole Fives soit invitée à La Grande librairie pour parler de ce titre.

Editions Gallimard – 18 août 2022

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 4 

Lectures 2022

Crushing, Sophie Burrows… ma BD de la semaine !!

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J’avais repéré ce titre chez Noukette, vu sur la liste du dernier rendez-vous Masse critique de chez Babélio, coché allègrement, puis heureusement gagné. Et c’est tout ce que j’adore ! Les éclats de rouge sur les personnages principaux, que l’on devine très vite amenés à se rencontrer un jour. Les dessins expressifs, qui ont aussi un petit côté Léa Mazé. Tout cela est très tendre, mélancolique… Trouver quelqu’un dans la solitude des grandes villes n’est pas chose aisée. Il faut dire que nos deux personnages (en rouge donc) ne sont pas non plus très doués, voire extrêmement maladroits. La solitude pèse, s’accroche, semble être là pour toujours. Et pourtant, le coeur bat, le lecteur ne voit d’ailleurs que ça, cette aura rouge autour de ces deux êtres qui passent leur temps à passer l’un à côté de l’autre, tellement faits pourtant l’un pour l’autre. Les cases pleines pages alternent avec des planches plus traditionnelles. Le temps peut même s’arrêter sur des doubles pages. Le bonheur est peut-être au coin de la rue, mais en attendant les surprises désagréables s’accumulent aussi, entre les petites humiliations du quotidien, les mauvaises rencontres, les jobs pas très sympathiques… J’ai aimé comment les personnages de Sophie Burrows ne perdent jamais espoir, et vont trouver les moments de joie dans une main qui se tend, une soirée pizza réussie, un concert, le vol des oiseaux dans le parc. Un album qui n’est pas aussi désenchanté qu’il en a l’air, qui fait beaucoup de bien, et qui m’a beaucoup plu, émue. Et je me rends compte seulement maintenant que toute cette tendre histoire là est en plus sans paroles. 

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Editions Gallimard BD – 12 janvier 2022

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

La fiche du livre chez Babelio

Tous les autres liens sont chez Stephie aujourd’hui 

 

Lectures 2021

Un baiser qui palpite là, comme une petite bête, Gilles Paris… novembre jeunesse !

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Gilles Paris est surtout connu pour être l’auteur de l’Autobiographie d’une courgette, dont l’adaptation, sous forme d’animation, Ma vie de courgette, a reçu de nombreux prix. De mon côté, je le suis depuis un moment sur les réseaux sociaux, et je le connais aussi via son agence de presse… Je rangerais son nouveau roman jeunesse plutôt dans la catégorie Young adults, comme l’on dit aujourd’hui, car son propos est fort et qu’il met en scène des lycéens déjà bien marqués par la vie. Le récit commence sous des faux airs de 13 reasons why. Iris s’est donné la mort, victime de harcèlement dans son lycée. Personne n’a réellement essayé de comprendre si sa conduite décomplexée avec les garçons ne cachait pas une situation plus terrible. Pourtant, personne n’a oublié le rôle qu’il a joué dans ce drame. L’effet de groupe est terrible, dans ce cas. Emma et Tom, les jumeaux, ont conscience d’avoir mal agi, mais leurs amis également. Pour autant, les fêtes se poursuivent, les flirts. L’amitié se déploie et forme de nouvelles ramifications. Tom boit trop. Emma est sans doute trop confiante. La violence est là, derrière chaque soirée. Comment savoir qui on est quand on ne sait pas qui on aime ? Comment savoir qui on est quand on joue sans cesse à être quelqu’un d’autre ? J’ai beaucoup aimé ce roman, très bien fait, aux personnages très attachants. J’ai peut-être trouvé très mûrs ces enfants, qui ont l’âge de mon garçon, et qui se comportent comme des jeunes adultes, mais peu importe. La quête de soi de chaque personnage est vraiment très intéressante. Au delà du thème du départ, qui concerne le harcèlement, mais qui reste un prétexte, c’est de toute une génération, un peu perdue, dont il est question. Et tout cela forme un kaléidoscope d’une jeunesse, certes désenchantée, mais également pleine d’espoir. Une très bonne lecture.

Editions Gallimard jeunesse – Septembre 2021

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Une autre lecture chez… Céline Godreau