Lectures 2020

Hugo Pratt, trait pour trait ~Thierry Thomas

J’ai toujours, dans mes étagères, le catalogue d’exposition de Milo Manara , acheté l’an dernier à Angoulême, dans lequel je sais que je vais rencontrer Hugo Pratt, via tout un chapitre sur leur collaboration… mais lire ce livre-ci est une manière de le rencontrer bien plus frontalement. Thierry Thomas est un spécialiste d’Hugo Pratt, à l’origine de plusieurs albums hommages, écrits en collaboration avec Patrizia Zanotti. Il est donc tout à fait légitime pour en dresser un portrait. Ici, il nous raconte sa rencontre avec le dessinateur en 1972 et aussi tout ce qui a fait de Hugo Pratt la légende qu’il est aujourd’hui. J’ai lu les albums où sévit Corto Maltese lorsque j’étais étudiante. Je n’en possède pas chez moi. A l’époque, j’empruntais beaucoup de BD en bibliothèque. Suivre les références précises de Thierry Thomas, son explication sur le trait de certaines cases d’albums références d’Hugo Pratt, peut donc s’avérer un peu frustrant pour qui ne les a pas en regard. Pour autant, je ne me suis pas attachée à cette frustration, et j’ai aimé suivre par ailleurs tout ce qui est raconté du contexte des premiers pas de Corto Maltese. J’ai aimé comprendre comment fonctionnait Hugo Pratt, découvrir sa personnalité à la fois exubérante et exigeante. Il est un de ceux qui ont compris très vite que pour être un véritable auteur de bandes dessinées, il fallait cesser d’illustrer mais raconter l’histoire avec le dessin. Et que, par exemple, pour signifier la pluie, quelques traits suffisaient, à conditions qu’ils soient habités par « l’esprit de la pluie ». A l’instar de Milo Manara, Hugo Pratt a également fréquenté Fellini et été séduit par son univers foisonnant et complexe. Derrière le regard presque sage de Corto Maltese se cache curieusement un dessinateur pressé, un être curieux et ambitieux. Thierry Thomas nous livre un portrait très détaillé du dessinateur Hugo Pratt, via un livre intellectuellement assez exigeant mais qui va séduire les fans et les adeptes de la bande dessinée de ces années là. J’ai beaucoup pensé, pendant cette lecture, à mon groupe de lecture BD de bibliothèque, et à ce qui leur aurait plu dans ce récit.

« Entre Hugo et Corto, tout commençait par un échange de regards. il expliquait à Vincenzo Molica : « Quand je suis seul avec Corto, et que je dois penser à une histoire à lui offrir, je dessine d’abord ses yeux, je me mesure à son regard. Il a l’air de me dire : « Et maintenant quelles sont tes intentions ? » Et c’est là que je me mets à dessiner. » »

Editions Grasset – février 2020

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Lectures 2020

Celle qui s’enfuyait, Philippe Lafitte

Voici un livre à la couverture bien intrigante qui attendait sagement dans ma PAL urgente.  Je ne lis pas beaucoup de thrillers, mais ils me permettent parfois une respiration, à l’instar des BD, car le rythme y est toujours assez différent des ouvrages dits plus littéraires. Le moins que l’on puisse dire est que l’intrigue démarre sur les chapeaux de roue dans ce livre. Phyllis Marie Mervil, une afro-américaine dont le lecteur ignore encore tout, la soixantaine, vient de se faire tirer dessus alors qu’elle courrait en pleine Causse au petit matin. Son chien, prénommé Douze, est tué sur le coup. Phyllis en réchappe donc de justesse et retourne se réfugier dans sa ferme isolée, le lieu dans lequel elle se sentait jusque là à l’abri de tout et où elle écrit des romans policiers. Car Phyllis est écrivain et elle exécute cette activité avec rigueur et concentration. Qu’a donc quitté Phyllis en 1975 en fuyant New York ? Qui est cet homme qui la traque et cherche à la tuer ? Peut-elle se laisser aller dans les bras de Paul, son amant occasionnel, qui la presse en ce moment de vivre avec lui ? Depuis 40 ans, la vie de Phyllis n’est pas vraiment sereine. Elle sait qu’il faut qu’elle reste sur ses gardes et que son métier d’écrivain peut l’exposer à tout moment. Lorsque son éditeur lui annonce que sa photo est exposée en plein milieu d’une vitrine, à l’occasion d’une prochaine rencontre littéraire, la peur monte en elle. Celle qui s’enfuyait s’est avéré à la lecture un thriller assez réussi. J’ai aimé le personnage de Phyllis, très attachant, au parcours assez original et intéressant, et qui nous permet de plonger aussi dans l’atmosphère des manifestations sur les droits civiques des années 70 aux Etats-Unis. J’ai aimé également m’asseoir à ses côtés à sa table de travail à 2h30 du matin pour fignoler son roman en cours et courir avec elle en pleine Causse. J’ai regretté par contre l’écriture un peu froide, le style un peu plat de l’auteur, qui ne m’a pas permis d’être autant emballée que je l’aurais souhaité par cette lecture.

Editions Grasset – mars 2018

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Une autre lecture chez… Folavrilivres

Lectures 2020

Dehors, la tempête ~ Clémentine Mélois

Je continue ma quête du regard sur soi, et de la contemplation, avec ce livre de Clémentine Mélois qui explore d’une manière toute personnelle l’activité de lecture, mais dans laquelle je me suis complètement retrouvée… Elle commence d’emblée par expliquer comment mettre son nez dans un livre. A chaque lecture, un souvenir olfactif. Puis, viennent les premières pages qui décideront de tout. Arriverons nous à nous laisser embarquer ? Ensuite, elle raconte comment elle a essayé de retrouver dans la vraie vie les saveurs croisées dans des romans, le goût des sandwichs de Maigret par exemple, la fameuse madeleine de Proust et des recettes décrites. Mais il y a aussi l’océan, l’aventure, comme dans les lectures d’enfance.

« A cause de Marie-Pierre Planchon, de Houat et de Moby Dick, j’ai vécu sur une île.« 

Jusqu’à ce qu’un drame dans son entourage la ramène sur terre, loin des romans, vers la poésie d’abord, puis vers Le seigneur des anneaux, auquel elle va vouer un véritable culte, jusqu’à décorer sa chambre comme si c’était un des éléments du Pays du milieu... Clémentine Mélois a dans cet essai sans queue ni tête, une langue pleine de fraîcheur, que je découvre. J’y ai retrouvé mes enthousiasmes de lectures enfantines, mes bizarreries et obsessions de lectrice. Ce livre parlera à tous ceux qui ont les mêmes, le goût des mots et des phrases, du détail.

« Je lis pour faire diversion. Détourner ma propre attention et essayer d’oublier l’absurdité du monde. Tromper l’ennui. »

C’est un livre qui fait du bien, à sa manière, qui réveille l’intellect et donne envie de contempler un moment son propre rapport aux livres.

Editions Grasset – mars 2020

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Une autre lecture chez… Cathulu

Lectures 2020

Eloge du métèque, Abnousse Shalmani

Je crois que la métèquerie est inscrite dans mes gênes, comme si j’avais été d’ailleurs, dans une autre vie, ou comme si mes ancêtres étaient venus d’ailleurs… Mais rien de tout cela, mon arbre généalogique en témoigne. Pour autant, certains de mes ascendants ont physiquement hérité de traits espagnols ou marocains, d’une couleur de peau qui pourrait laisser penser le contraire. J’ai toujours été fascinée par les récits d’exil, touchée au plus profond de mon être par les histoires de déracinement. Je voulais en faire le thème de mon mémoire de maîtrise pendant mes études de lettres. Je me suis donc plongée dans cet Eloge du métèque par Abnousse Shalmani avec une grande attention. Bien entendu, la chanson de Georges Moustaki nous vient en tête en premier lieu. Elle est celle qui a donné ses lettres de noblesse aux déracinés de l’époque. Mais Abnousse Shalmani revient surtout sur tous les héros de la littérature et sur les personnages réels auxquels on peut attribuer ce qualificatif, qui a le mérite d’être à la fois ancien et universel. Ce mot désignait simplement, dans le Grec ancien, celui qui changeait de cité avant de devenir une insulte. Avec érudition, elle évoque aussi bien Hérode que Martin Eden, Esméralda que la muse de Baudelaire, Hercule Poirot que Romain Gary, ou Salman Rushdie. Tous sont des êtres sans terre, concernés par l’exil, ces autres qui fascinent et inquiètent, à la fois libres et condamnés à l’identité mouvante. Il n’est pas facile de parler de cet essai. J’en ai aimé la ferveur et l’érudition. J’ai aimé aussi la beauté qui se dégage de ce texte, une beauté mêlée de tristesse et d’orgueil. C’est un ouvrage qui réchauffe le coeur, et qui donne le sentiment qu’être d’ailleurs, c’est faire partie d’une grande famille, unifiée par ce mot magique qui simplifie et explique tout, métèque.

« Le sens de la beauté métèque se niche dans l’absence, celle du pays natal et de l’enfance, se nourrit de nostalgie triste et joyeuse, s’exprime dans une forme qui emprunte à l’incohérence, au rapport mystérieux que chaque métèque entretient avec son exil et ses masques, se compose d’influences opposées qui brouillent les limites.« 

Editions Grasset – octobre 2019

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Une autre lecture chez… Delphine-Olympe

Lectures 2020

Le consentement, Vanessa Springora… ma rentrée de l’hiver 2020 !

J’aurais aimé, sans doute, ne pas lire tant d’extraits de ce livre sur les réseaux sociaux avant de l’ouvrir. Cela dit, j’ai souri, pendant ma lecture, devant l’énormité du pompage, parfois au mot près, de ceux qui l’ont fait, souvent sans citer leur source… Remettons les pendules à l’heure, c’est Vanessa Springora, et elle seule, qui a soulevé les lièvres, trouvé les extraits où Pivot apostrophe un certain G., parlé de cette fameuse pétition signée par Sartre et Beauvoir (qui donne envie de vomir), parlé du Lolita de Nabokov aussi et de son ton sans appel, etc… mais son livre n’a rien d’un scandale en soi. Tout d’abord, il est très bien écrit, avec des mots justes, bien posés. Il décrit les émois d’une toute jeune fille (treize ans) pour cet adulte écrivain, fascinant et insistant, enjôleur et beau… appelé tout du long G, trois fois plus vieux qu’elle. On peut même retrouver aux premières pages des airs de Bonjour Tristesse de Sagan primé en 1954 où Cécile, 17 ans, est attirée par les amis de son père (les prémices de ce fameux air du temps ?). Je ne suis personnellement jamais gênée, en tant que lectrice, à l’instar de ce qu’a pu faire Justine Levy ou Laurence Tardieu dans leurs écrits, quand une si belle écriture raconte des faits réels. La réalité est parfois bien plus inventive, plus invraisemblable aussi, plus cruelle, que la fiction. Et je comprends, tellement, qu’il faille attendre si longtemps, que son enfant atteigne l’âge de l’expérience par exemple, que l’énormité de l’événement prenne enfin tout sons sens, pour que l’urgence soudain de raconter advienne. J’ai ressenti avec force le manque d’amour, le manque de repères, l’amour de la littérature, l’admiration, tout ce qui a pu entraîner la jeune Vanessa dans les bras de G. Le prédateur n’avait pas choisi sa cible par hasard. Vanessa vit seule avec sa mère, et cette dernière s’interpose mollement devant la relation des deux tourtereaux, puis laisse faire. Il n’y a pas d’obstacles face aux agissements de G., il y a même un énorme accueil bienveillant face à ses qualités d’écrivain, face à ses livres où tout est raconté, son amour pour les nymphettes et les très jeunes garçons. Tout le monde sait. Et malgré elle, malgré son consentement, Vanessa lance des alertes que personne ne rattrape jamais. Il faudra qu’elle grandisse un peu, qu’elle se rende compte des manipulations de l’écrivain, et qu’elle se sauve elle-même pour que le charme disparaisse… L’attrait qu’elle exerçait sur G. n’aurait de toutes façons pas survécu à la fin de l’adolescence… J’ai lu ce livre avec beaucoup de tendresse pour son auteure, séduite par son écriture, sa sincérité, sa dignité. Je l’ai lu à la fois comme un récit d’expérience, mais aussi comme un ouvrage littéraire. Et loin d’avoir envie d’ouvrir un débat sur l’époque qui a permis à une telle expérience traumatisante de perdurer et de se renouveler, loin d’avoir envie de parler du bien fondé ou non du lynchage médiatique, j’ai envie d’espérer que Vanessa Springora a ainsi débloqué quelque chose en elle, qui lui permettra (entre autres) de continuer sur le chemin de l’écriture.

« Le manque, le manque d’amour comme une soif qui boit tout, une soif de junkie qui ne regarde pas à la qualité du produit qu’on lui fournit et s’injecte sa dose létale avec la certitude de se faire du bien. Avec reconnaissance et béatitude. »

Editions Grasset – 2 janvier 2020

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Une autre lecture chez… Cathulu

Lectures 2020

Le courage des autres, Hugo Boris… ma rentrée de l’hiver 2020 !

Oubliez tout ce que vous avez déjà lu d’Hugo Boris jusque là et rentrez dans ce livre avec un esprit neuf ! Rien à voir en effet dans ce récit avec l’effervescence narrative de Police ou de ses autres romans [clic ici], nous sommes dans un aveu de faiblesse, une introspection, un regard sur les autres qui ricoche sur soi. Alors que Hugo Boris vient tout juste de décrocher sa ceinture noire de karaté, le voici un beau jour face à une bagarre dans le RER. Il se découvre sur le moment incapable du moindre geste, statufié. Il aura quand même le réflexe de tirer la sonnette d’alarme qui va immobiliser le convoi quelques minutes. Son manque de réaction interroge l’homme mais aussi l’écrivain. Il se met donc à consigner tous ces micro-événements des transports en commun qui font ressortir la peur… et parfois le courage des autres. Sous la plume délicate d’Hugo Boris se réveille alors une humanité disparate, souvent dangereuse, parfois drôle et tendre. En tant que lecteur, il suffit d’avoir pris au moins une fois le métro parisien, pour que les images reviennent avec force. On s’installe soudain nous aussi avec le narrateur dans le fameux carré, on se raidit sur son strapontin, gêné par les jambes encombrantes de son voisin indélicat, on écoute les conversations sans en avoir l’air et on évite les regards, même dans le reflet de la vitre. Et lorsque quelque chose se passe, lorsque quelqu’un entre en criant, on attend avec impatience la prochaine station, quitte à, comme Hugo Boris, descendre au milieu de nulle part, à des lieux de sa destination. J’avoue avoir été un peu déstabilisée au début par le récit d’Hugo Boris. Je m’attendais à quelque chose de plus romancé, peut-être. Et puis, je me suis laissée prendre par la beauté de son écriture, par la finesse de ses analyses, ses remises en question personnelles, sa sincérité, et par les portraits qu’il dessine. Car, parfois, quelqu’un se dresse contre le désordre, intervient, prend son courage à deux mains, fait cesser la folie d’une bagarre, ou la folie d’un désespoir incompréhensible, la folie d’une situation gênante et improbable. Et si c’était nous ? Et si c’était moi ? Ou pas.

« Je n’ai pas envie d’emprunter le masque du lyrisme pour faire du beau avec du laid, des mots qui seraient des insultes à la vérité ce soir-là, je suis une merde, une lavette, un faible, un infirme. Je suis malade de la peur. J’ai la maladie de la peur. Je suis devenu la proie de ce mot. Ma propre réaction me terrorise, me dévirilise, me rend mon reflet authentique, celui d’un pauvre mec sans couilles au cul. Si lâche, si friable. »

Editions Grasset – 8 janvier 2020

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