Lectures 2019

Honoré et moi, Titiou Lecoq

J’aurais pu intituler ce billet Titiou Lecoq et moi… oui, parce que je dois dire que depuis le temps que je la suis sur son blog Girls and Geeks et plus récemment dans Slate, depuis le temps que je lis ses livres (Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale ou Chroniques de la débrouille, par exemple), je peux me permettre de dire que j’adore cette filleEt je crois qu’elle ne m’en voudrait même pas d’être aussi familière. Titiou Lecoq est celle avec laquelle je me suis sentie tout de suite soeur de maternité. Lire son blog à l’époque de ses grossesses a été une libération. Je me rappelle que j’avais envie de filer le lien de son site à tout le monde (je l’ai peut-être d’ailleurs fait). Elle a cette manière abrupte, sincère, et tellement intelligente, d’être et de s’exprimer. Bref, je l’adore. Je m’excuse donc d’avance pour ce billet qui sera d’une grande subjectivité, surtout que j’adore aussi son prétendu frère dans ce livre… Honoré de Balzac. Voici un titre qui était donc fait pour moi. Mais je ne m’attendais pas à une autre coïncidence… Dans les premières pages, Titiou Lecoq raconte comment l’idée d’écrire sur Balzac lui est venue. Visitant une des maisons de l’auteur, dans le 16ème arrondissement de Paris, elle tombe en arrêt dans le bureau de l’écrivain, avec cette sensation étrange de sentir sa présence. Ensuite, l’obsession est totale. Il lui faut lire toute sa correspondance, tout ce qu’elle trouve sur lui. Lorsque j’étais étudiante, j’ai visité de mon côté, l’autre maison de Balzac, celle située au cœur de la Touraine, dans le château de Saché. Balzac aurait rendu régulièrement visite au propriétaire des lieux, de 1825 à 1848, trouvant dans la petite chambre qui lui est réservée un lieu propice à l’écriture, loin des créanciers parisiens. Saché aurait servi de cadre au Lys dans la vallée. Je venais de lire le roman, juste avant cette visite. Je me souviens de la présence de quelques lettres de l’auteur dans des présentoirs sous verre et de cette fameuse chambre, avec sa vue… et de la présence impressionnante soudain de Balzac dans cette pièce. J’ai enchaîné moi aussi avec quelques biographies de l’auteur, puis je me suis plongée avec délices dans sa correspondance avec Madame Hanska. Le travail de Titiou Lecoq a été dans son livre de dénicher l’homme derrière le personnage, derrière le héros littéraire. Balzac était en effet aussi un homme criblé de dettes, obsédé par l’idée de gagner de l’argent, incapable de le faire fructifier quand il en avait, l’auteur d’idées malencontreuses en affaires. Il était également l’ami des femmes, de temps en temps l’amant de certaines, un fils pas vraiment reconnaissant. Affublé d’un physique d’épicier, il peinait à se faire reconnaître comme artiste dans le monde parisien. Ses romans étaient modernes (trop ?) et pas réellement du goût de l’époque. Et quand le succès a été au rendez-vous, Balzac ne cessait de dépenser, de décorer son intérieur, de s’offrir des vêtements luxueux. Grâce à la verve de Titiou Lecoq, cette biographie originale de Balzac est un véritable régal. Elle désacralise l’auteur devenu classique et le rend tout bêtement humain. Et j’ai adoré la lire de nouveau.

« L’un de nos plus grands écrivains a eu une vie d’emmerdements assez classiques, la vie d’un homme avec ses soucis d’argent, ses rêves de devenir propriétaire, ses problèmes de travaux, son goût des fringues, ses pulsions d’achat, ses humiliations, ses espoirs que l’avenir serait meilleur, ses insomnies, ses migraines, ses brûlures d’estomac, sa mort.
Pourtant, il était bien un peu génial, Honoré ? Evidemment. Mais son génie ne reposait pas sur un pouvoir magique ou une essence supérieure. Il y a des êtres qui ont plus manifestement la capacité à penser, librement, et c’est cette liberté, hors des cadres préconçus qui laisse leur chance aux possibilités, en ouvre les champs. C’est cela, ajouté à la certitude de son propre talent, à la capacité à s’autolégitimer, et l’aide de certaines circonstances, qui amène Honoré Balssa, petit-fils de paysans du Tarn, à concevoir La comédie humaine.« 

L’iconoclaste – 2 octobre 2019

J’ai aimé ce livre, un peu, beaucoup…1 2 3 4 5

Lectures 2017

Libérées, Titiou Lecoq

Tu dois à tes chers lecteurs du blog un récapitulatif de tes aventures précédentes avec Titiou Lecoq… avant de parler (tu l’espères le plus complètement possible) de son dernier livre (photo ci-dessus). Titiou Lecoq, pour toi donc, c’est – avant toute parution papier – la blogueuse de Girls and Geeks, que tu suis depuis très très longtemps, cette jeune femme au parler franc qui te ressemble un peu (en beaucoup mieux et en plus audacieuse). Sur son blog, elle raconte en effet ses déboires, ses rencontres, ses prises de position, sa vie, son mémorable accouchement, ses enfants… sans langue de bois, et avec un humour séduisant. Les Chroniques de la débrouille (Edité au Livre de poche en avril 2015, et sorti aux éditions Fayard sous le titre Sans télé, on ressent davantage le froid) [clic ici] sont la retranscription retravaillée des chroniques de son blog jusqu’à sa première maternité. Tu as reconnu certains passages que tu avais lu en direct. On y retrouve cette jeune-fille de son temps, arrimée à internet toute la journée, bardée de diplômes inutiles et coincée dans un petit boulot qui la nourrit à peine, pleine de désirs, d’envies de devenir ce qu’elle souhaite devenir, et puis aussi maladroite, avec ses histoires d’amour un peu ratées, ses amis présents. Mais malgré ses hésitations et ses listes, sa volonté de devenir écrivaine, elle ne s’en sort pas si mal la jeune Titiou, puisque de pigiste, elle devient presque journaliste et finit par être invitée sur les plateaux de télé. En 2011, Les Morues sont sorties en librairie [clic ici] et Titiou Lecoq est devenue auteure. Puis, quelques temps plus tard, elle est devenue maman.

« C’est déjà difficile d’être soi, si en plus il faut être une femme, ça relève de l’impossible. »

Du « je » qu’elle était lorsqu’elle était enfant, Titiou Lecoq est bien obligée de constater un beau jour qu’avec la vie de couple, et l’arrivée des enfants, le « elle » est arrivé, et avec lui cette chose étrange qu’est « l’identité féminine ». Et soudain, alors qu’elle se penche pour ramasser une énième chaussette laissée là par un des trois hommes de sa maison (cf Libérées), elle se demande comment, elle, a-t-elle réussi à se laisser glisser dans ce rôle de « ménagère » si éloigné de ses principes et de ce qu’elle est ? Alors, elle décortique l’Histoire, et décèle petit à petit les fondements de ça, d’une volonté politique d’abord tentant petit à petit de maintenir les femmes à la maison, pour créer un foyer susceptible de préserver la santé des hommes et des enfants, et d’apaiser les tensions sociales revendicatrices. Quoi de mieux pour un homme rentrant du travail (n’est-ce pas ?) que de retrouver un foyer chaleureux, qu’une femme apprêtée ayant préparé un délicieux repas ? Elle fustige Instagram et notre période, qui essaye aussi – à sa manière – de sublimer un foyer propre et toujours rangé, décoré. Ne sommes-nous pas nos propres esclavagistes ? Ne mettons nous pas nous même la barre tellement haut que tant de jeunes mères sont épuisées, à bout ? Et qu’en est-il donc du partage des tâches ? De cette soi-disant égalité acquise ? Le chemin est encore long.
Chez toi, le partage des tâches est un sujet de conversation, et comme chez tout le monde rien n’est évident. Personne n’aime vraiment ça, récurer sa maison à longueur de vie (si ?). A la différence près qu’étant myopathe, tu as du lâcher prise depuis longtemps avec cette identité féminine ménagère si répandue (selon des études, les femmes assument encore au moins 2/3 des tâches ménagères). La proportion que tu endossais a du basculer un peu. Ton homme fait beaucoup car tu peux moins, mais il fait aussi à sa manière. A toi aussi on a dit que si tu ne lui concoctais pas de petits plats tu ne garderai pas ton homme, et tu es mariée depuis dix-huit ans. Tu as cru, surtout avec l’arrivée des enfants, qu’il fallait endosser ce costume de mère trop grand pour toi, qui réclamait toujours plus. Tu as eu peur de ne pas être une bonne mère pour des organisations insignifiantes que tes enfants ont oublié aujourd’hui et dont tu sais qu’ils se fichaient éperdument. Etre une mère parfaite. Quelle connerie ! Et combien on se fatigue inutilement, souvent pour satisfaire simplement au regard des autres. Combien tu as passé du temps à être épuisée, toi, pour ces raisons là… du temps qui ne permet pas de faire autre chose. Même si toi tu as décidé dès la première année de ton fils, de voler du temps, justement, au quotidien… pour ton blog, pour les livres, entre deux couches à changer.  Laissons les hommes nous bichonner, prendre le balai, laissons nous l’opportunité de découvrir combien ils aiment ça, se rendre utile… avoir leur place, participer.
Tu as beaucoup aimé l’humour de Titiou Lecoq dans ce livre mais surtout tout ce qui y est documenté, tout ce qu’on y apprend. Tu as été scotchée de réaliser combien la manipulation du politique, du patriarcat, orchestrée depuis longtemps, a fonctionné, fonctionne toujours, de décennie en décennie. Nous sommes la moitié de l’humanité, et qui a dit que nous ne pouvions pas tout avoir ? Et le droit à la parole, et du temps pour nous réaliser. Notre seule responsabilité véritable (à partager avec son conjoint) : l’éducation de nos jeunes garçons, mais aussi de nos filles.
C’est un ouvrage dont tu conseilles une large lecture, autant féminine que masculine d’ailleurs ! Merci à Titiou Lecoq pour cette somme de travail, ce regard lucide, à la fois intime et distancié. Elle parle aussi de ce qui préoccupe le monde en ce moment… Tu as retenu ces phrases. Tu cites…

 » On a peu de pouvoir , mais on en a quand même un : la parole. Les dominés de tout genre n’ont à ma connaissance jamais rien obtenu en étant conciliants et silencieux. Pourquoi penser que c’est à nous de préserver la tranquillité de ces hommes ? Pourquoi continuer à inverser la logique ? Ce n’est pas la femme qui se plaint, qui trouble la tranquillité générale et provoque un scandale. Ce sont les gros lourds. »

Editions Fayard – 9 octobre 2017

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